L’hôpital général de Kinshasa : Les médecins en grève

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Le syndicat des médecins de l’hôpital général de référence de Kinshasa ex Mama Yemo entendent déclencher un mouvement de grève à partir de ce lundi, si le gouvernement ne parvient pas à résoudre leur situation salariale.

 

Ces médecins ont levé leur voix à l’issue d’une assemblée générale extraordinaire organisée vendredi 14 juillet. Assemblée au cours de laquelle ils ont évalué le cahier des charges contenant leurs revendications concernant la paie. Selon le docteur Kabamba, sectionneur principal du SYNAMED de Mama Yemo, le préavis de grève déposé par le bureau exécutif national expire lundi 17 juillet. Docteur Kabamba s’est inquiété par le fait que plusieurs médecins ont totalisé plus de 3 ans depuis leur inscription au tableau, n’ont jamais été rémunérés, alors qu’ils sont actifs dans le travail.

Les autorités de chaque section vont continuer à recueillir les différentes positions afin de dégager des conclusions.

Nico Kassanda

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2 commentaires

  • Révolution des structures politique
    Parlons de la structure des révolutions scientifiques
    La Structure des révolutions scientifiques (The Structure of
    Scientific Revolutions) est un essai rédigé par le philosophe et
    historien des sciences, Thomas Samuel Kuhn. Paru en 1962, revu en
    1970, l’ouvrage est incontestablement son œuvre majeure. Il y modélise
    notamment la science comme phénomène social et analyse les
    implications de cette approche, en s’appuyant sur de nombreux exemples
    tirés de l’Histoire des sciences. Les apports principaux de cet essai
    sont la révision des notions de paradigme et de révolution
    scientifique, avec l’établissement d’une distinction entre science
    normale et science extraordinaire, ainsi que la redéfinition de l’idée
    de progrès.

    Thèse de Kuhn sur les révolutions scientifiques[modifier | modifier le code]
    Kuhn présente l’évolution des idées scientifiques comme le produit
    d’une dynamique discontinue, dont le cours s’organise en deux grandes
    phases alternatives : la science normale et la science extraordinaire.
    Les modalités de passages de l’une à l’autre de ces phases sont au
    cœur de l’ouvrage.

    D’après Kuhn, le contexte le plus fréquent de recherche scientifique
    est celui d’une science qualifiée de « normale. » Durant cette phase,
    et pour une spécialité donnée, le groupe de scientifiques concernés
    adhère massivement à un paradigme, établi auparavant, et qui par ses «
    accomplissements scientifiques passés1 » et sa cohérence, fournit « le
    point de départ d’autres travaux1. » La science normale constitue en
    durée historique l’essentiel de l’histoire des sciences, avec une
    ambition essentiellement prédictive. Toute démarche scientifique y est
    socialement influencée par une tradition paradigmatique : le
    paradigme2 étant établi comme « base de travail », les scientifiques
    s’évertuent à inlassablement le tester (en fait, à le confirmer) en
    concevant de nouvelles énigmes au sein de ce cadre paradigmatique, de
    sorte à le renforcer (ou à privilégier une approche parmi plusieurs,
    pour soutenir celle estimée comme étant la plus valable faces à des
    approches concurrentes)3. Pour Kuhn, la tâche des scientifiques est
    presque exclusivement de normaliser leur branche par des exercices de
    nettoyage, de sorte à faire entrer la nature dans leur boîte. Kuhn
    soutient fermement que les paradigmes ne résolvent qu’un nombre très
    fragmentaire et ciblé de problèmes.

    Les anomalies, c’est-à-dire les énigmes non ou partiellement résolues
    mettant en défaut les conditions d’application du paradigme en place,
    sont le plus souvent dénoncées par la communauté scientifique
    majoritaire, et les théories concurrentes, parfois expédiées par des
    raisonnements « ad-hoc4 » ou simplement non citées. Cette tension peut
    monter jusqu’à l’instauration d’une crise (scientifique), qui fera les
    prémices d’un nouveau paradigme si c’est possible5. On entre alors en
    phase de « science extraordinaire », au sens où à l’approche
    scientifique classique vient se mêler une part d’extra-rationalité.
    Selon Kuhn, en effet, « le bilan d’une révolution scientifique (au
    sens du bilan d’une réaction chimique) comporte des pertes aussi bien
    que des gains, et les scientifiques ont tendance à se montrer
    particulièrement aveugles par rapport aux premières ». La prise en
    considération sérieuse des anomalies qui feront naître la crise surgit
    généralement des jeunes scientifiques, plus libres par rapport au
    paradigme en place, et c’est même souvent la disparition des tenants
    de l’ancien paradigme, une génération après la naissance du paradigme
    concurrent, qui lui fait place libre. Les débats associés à cette
    transition peuvent faire intervenir des éléments non rationnels et des
    mécaniques de domination, de rejet, de préjugé, etc. sous l’influence
    de tension psychologiques, politiques et historiques. Les adhérents «
    rescapés » du paradigme antérieur perdent néanmoins plus ou moins
    rapidement leur autorité scientifique6, tandis que les partisans du
    nouveau paradigme qualifient, selon Kuhn, la révolution en cours de «
    progrès » (le contraire signifiant qu’ils admettraient s’être trompés
    et que leurs adversaires avaient raison, ce qui est susceptible
    d’arriver)7.

    Ainsi, il écrit : « Aucune histoire naturelle ne peut être interprétée
    en l’absence d’un minimum implicite de croyances théoriques et
    méthodologiques interdépendantes qui permettent la sélection,
    l’évaluation et la critique. Si cet ensemble de croyances ne préside
    pas déjà implicitement à la collecte des faits […] il doit être fourni
    de l’extérieur, peut-être par une métaphysique courante, ou par un
    hasard personnel ou historique. »8. Cette situation délicate explique,
    selon l’historien des sciences, la pluralité des théories concurrentes
    avant l’installation de la science normale et la mise en place de
    paradigmes acceptés par l’ensemble des spécialistes, ou un nombre de
    spécialistes – d’un domaine d’étude donné – jugé suffisant9.
    Généralement, l’une des écoles antérieure au paradigme sort vainqueur
    et un nouveau paradigme général naît pour remplacer le précédent.
    C’est là la naissance de ce que Kuhn nomme la « science normale9 ».

    Kuhn insiste beaucoup sur le fait que la confrontation de points de
    vue théoriques lors d’une phase de science extraordinaire n’est que
    partiellement rationnelle : les opinions et choix des scientifiques
    sont pour lui tributaires de leurs expériences, de leurs croyances et
    de leurs visions du monde. Il se positionne par rapport aux idées de
    Karl Popper10 en posant qu’un paradigme n’est pas rejeté dès qu’il est
    réfuté, mais seulement quand il peut être remplacé11. Il s’agit là
    d’un processus non trivial, et qui prend du temps. Kuhn soulève que la
    crise scientifique se caractérise par la démultiplication de théories
    concurrentes, et par le chevauchement progressif entre paradigmes
    concurrents, jusqu’à ce qu’un des paradigmes prenne le dessus sur les
    autres approches, éventuellement en les intégrant12.

    Ainsi, pour Kuhn, il ne faut pas omettre la dimension sociologique du
    processus de révolution scientifique. Pour appuyer son point de vue,
    il passe en revue l’Histoire des sciences, détaillant en particulier
    les cas de la mécanique newtonienne et de la naissance de la chimie
    moderne — il mentionne également la relativité générale, la tectonique
    des plaques et les théories de l’évolution.

    Contexte[modifier | modifier le code]
    D’après Kuhn lui-même13, les origines de cet essai remontent à 1947.
    Il est alors étudiant de troisième cycle à Harvard et travaille à sa
    thèse de physique, lorsqu’il lui est proposé de collaborer à un
    enseignement pour des étudiants non scientifiques. C’est l’occasion
    pour Kuhn de réviser certaines de ces convictions sur la nature de la
    science. Enthousiaste, il abandonne ensuite la physique et se consacre
    à l’histoire puis à la philosophie des sciences. Il obtient une bourse
    de trois ans de la Society of Fellows de l’université Harvard, une
    période de liberté intellectuelle déterminante. Il aborde alors la
    sociologie et la psychologie de la forme, en plus de la traditionnelle
    histoire des sciences. Il cite comme premières influences Koyré,
    Piaget, Whorf entre autres, ainsi que nombre de ses collègues, tel
    Sutton. Kuhn écrit de nombreux articles et donne plusieurs conférences
    sur des thématiques précises, notamment autour de la naissance de la
    physique moderne au xviie siècle et après.

    La dimension sociale des théories de Kuhn s’affirme nettement dans les
    années 1958-59, lorsqu’il rejoint le Centre de recherches supérieures
    sur les sciences du comportement. Dans cet environnement s’affine
    l’idée de paradigme, autant du fait des considérations tirées des
    sciences sociales que de l’activité des sociologues que Kuhn côtoie.
    La première version de l’essai The Structure of Scientific Revolutions
    est une monographie pour l’Encyclopedia of unified science, un
    contexte de publication qui impose à Kuhn des contraintes
    particulières. La première publication brochée et développée est
    l’œuvre des University of Chicago Press, en 1962. En 1969, Kuhn ajoute
    un postscriptum dans lequel il répond aux critiques formulées sur la
    première édition, puis le livre est réédité en 1970. Il le dédie à
    James B. Conant, directeur de Harvard en 1947, qui introduisit Kuhn à
    l’histoire des sciences. Il insiste sur les contributions décisives de
    Feyerabend, Nagel, Noyes et Heilbron[réf. nécessaire].

    Comme une illustration de son essai, Kuhn rédige La révolution
    copernicienne14. Dans The Road Since Structure15, publié en 2002, onze
    essais rédigés par Kuhn après 1970 ainsi qu’une longue interview sont
    l’occasion pour lui de préciser et de corriger à nouveau les grandes
    notions développées dans La Structure des révolutions scientifiques.

    Analyse systématique[modifier | modifier le code]
    Kuhn estime que le processus de développement de la science n’est pas
    uniquement cumulatif. Seule l’activité de recherche « usuelle » est
    décrite comme empirique : en temps normal, l’activité scientifique est
    celle qui consiste à résoudre des énigmes liées à un champ
    disciplinaire (mathématiques, biochimie, etc.). Elle amène les
    scientifiques à cumuler des données, à développer des modèles
    cohérents avec ces données et les travaux des pairs, puis à fournir
    des interprétations et des prévisions. Pour pouvoir accomplir cette
    tâche, la communauté scientifique concernée par un champ disciplinaire
    s’accorde sur une vision du monde, un paradigme, qui fournit des
    postulats et des méthodes de travail. Préciser le paradigme et
    accroître les connaissances qui y sont liées constituent le cœur de
    l’activité scientifique.

    Kuhn estime cependant que les grands changements affectant les
    théories ne relèvent pas d’un processus empirique, bien que la plupart
    des manuels d’enseignement et de vulgarisation présentent les choses
    ainsi à des fins pédagogiques. L’évolution des idées scientifiques est
    plutôt pour lui de l’ordre d’une reconstruction fréquente, revirement
    plutôt que changement. Lorsqu’un paradigme, modèle de pensée
    scientifique, est mis à mal par des échecs répétés tant dans le
    domaine expérimental que théorique, de nouvelles idées nécessairement
    « révolutionnaires » émergent. Elles aboutiront éventuellement à la
    mise en forme d’un nouveau cadre de pensée scientifique, à la création
    de nouveaux outils.

    La Structure des révolutions scientifiques poursuit l’objectif de
    définir ce plexus de la dynamique scientifique, en insistant sur la
    structure des transformations que subit la science. Cette structure
    étant liée aux idées portées par des hommes, elle mêle science et
    sociologie. Dans son essai, Kuhn est amené à redéfinir certaines des
    notions fondamentales qui régissent l’idée qu’on se fait de l’activité
    scientifique, notamment les concepts d’observation et de progrès.

    Science normale[modifier | modifier le code]
    Établissement d’un paradigme[modifier | modifier le code]
    Durant le stade primitif d’une science, différentes écoles
    s’intéressant à des problèmes communs s’opposent par leurs
    interprétations divergentes. L’absence d’un cadre théorique faisant
    consensus ne permet pas un progrès général : si chacune des traditions
    représentées par les écoles concurrentes évolue en précisant ses
    axiomes, elle n’en demeure pas moins isolée car elle « remet
    constamment en question les fondements même des travaux des autres »
    et les preuves de progrès sont très difficiles à trouver16.

    Cette constatation, selon Khun, peut se généraliser et être utilisée à
    des stades ultérieurs de l’évolution de la science pour expliquer et
    justifier le concept de paradigme17. Sans donner une définition fixée,
    il en précise les qualités nécessaires et suffisantes : pour
    constituer un paradigme, un ensemble cohérent regroupant « des lois,
    des théories, des applications et des dispositifs expérimentaux » doit
    fournir « des modèles qui donnent naissance à des traditions
    particulières de recherche18. » Par rapport aux traditions
    concurrentes caractéristiques des proto-sciences, l’existence d’un
    paradigme unifié et unificateur suppose, par définition, l’absence
    d’opposition sur des points fondamentaux avec les autres acteurs
    intéressés par un même sujet d’étude. Somme toute, le passage d’une
    pré-science éclatée à une « science adulte » équivaut à l’émergence
    d’une première théorie unificatrice, c’est-à-dire d’un modèle accepté
    comme cadre de travail commun parce que tous partagent une vision du
    monde commune.

    Toutefois, Kuhn ne dénie pas la possibilité d’une coexistence de
    plusieurs paradigmes pour une discipline donnée, coexistence qui
    renvoie de fait à l’état de désunion des pré-sciences. Il donne
    l’exemple de l’apport de Newton en optique : constatant qu’« à aucun
    moment, de la haute Antiquité à la fin du xviie siècle, il n’y a eu de
    théorie unique généralement acceptée », il juge l’acceptation
    généralisée des travaux de Newton comme le signe du « premier
    paradigme presque uniformément accepté19 » sans pour autant nier le
    caractère scientifique des travaux postérieurs à Newton. C’est surtout
    l’absence de méthodes et de problèmes standards dans une discipline
    qui est à l’origine de l’éclatement en écoles pré-scientifiques
    concurrentes. À un stade plus avancé, plusieurs écoles concurrentes
    peuvent subsister, mais chacune d’entre elles est maintenant en mesure
    de proposer des standards, quoique différents. Les modèles concurrents
    sont désormais des paradigmes à part entière, à la fois générateurs
    d’un consensus et porteurs d’une cohérence proprement scientifique.

    La capacité à établir un consensus n’est pas l’unique caractéristique
    du paradigme — il ne doit pas uniquement être un rassembleur, mais
    agitateur d’idées. Kuhn souligne en effet qu’à un moment ou un autre,
    les « divergences initiales disparaissent […] largement », souvent au
    profit « de l’une des écoles antérieures au paradigme20. » L’autre
    dimension essentielle du paradigme au sens kuhnien du terme est sa
    capacité suggestive et normative pour l’activité scientifique. Non
    seulement le scientifique devient guidé dans le choix des
    expérimentations essentielles à réaliser, mais « il n’a plus besoin,
    dans ses travaux majeurs, de tout édifier en partant des premiers
    principes et en justifiant l’usage de chaque nouveau concept
    introduit21. » Lorsqu’un tel paradigme est mis en œuvre — et c’est sa
    raison d’être — Kuhn parle de science normale.

    Activité scientifique « normale »[modifier | modifier le code]
    Le principal objectif de l’activité scientifique qui suit l’apparition
    d’un paradigme est d’améliorer, sur le plan scientifique, cette
    première unification des idées. Cela passe essentiellement par une
    connaissance accrue des faits et par une précision toujours plus
    grande des prédictions permettant d’expliquer les observations. Cette
    activité scientifique limite le champ de vision du scientifique en
    concentrant son attention sur des problèmes visant exclusivement à
    augmenter la précision du paradigme. La science normale désigne donc
    précisément « la recherche solidement fondée sur un ou plusieurs
    accomplissements scientifiques passés, accomplissements que tel groupe
    scientifique considère comme suffisants pour fournir le point de
    départ d’autres travaux1. » Ces restrictions de l’activité
    scientifique sont cependant indispensables au développement empirique
    des savoirs, car elles forcent le scientifique à étudier très
    précisément un domaine particulier de la nature. Il s’agit bien là «
    d’augmenter la portée et la précision de l’application des
    paradigmes22 ». Qui plus est, si le paradigme établit une dominance
    spéculative dans les activités scientifiques, donne des directions de
    recherche et suggère des méthodes pour l’expérimentation et le
    développement de techniques, c’est bien que dans un sens, « tout reste
    à faire. » Kuhn résume cela en écrivant que « le succès d’un paradigme
    est en grande partie au départ une promesse de succès […]. La science
    normale consiste à réaliser cette promesse », si bien que « c’est à
    des opérations de nettoyage que se consacrent la plupart des
    scientifiques durant toute leur carrière23. »

    Les problèmes que résout la science normale sont à la fois théoriques
    et expérimentaux. Au niveau expérimental, ils sont de trois types.
    Premièrement, il y a l’observation essentielle de faits « dont le
    paradigme a montré qu’ils révèlent particulièrement bien la nature des
    choses24 » et qui constituent les piliers quantitatifs de la science
    normale. Deuxièmement, Kuhn cite l’observation de faits plus ou moins
    importants mais qui ont le mérite d’être facilement comparables à la
    théorie du paradigme (théorie-paradigme), preuves qui tendent à en
    préciser la nature et à en justifier la pertinence. Cette classe de
    faits est restreinte, car la corrélation entre observations et théorie
    ne se fait pas en général sans peine. L’établissement de tels faits
    peut constituer un argument important en faveur d’une théorie proposée
    comme nouveau paradigme dans un épisode de crise scientifique25.
    Troisièmement enfin, on trouve les travaux purement empiriques visant
    à préciser la théorie-paradigme en l’épurant de ses ambigüités de
    jeunesse. La détermination de constantes universelles et de lois
    quantitatives est de cet ordre. Au niveau théorique, la science
    normale se préoccupe, outre des prédictions classiques et de la
    création de sous-théories directement vérifiables expérimentalement,
    de préciser le paradigme — voire de le reformuler, sans en changer
    l’essence. Kuhn cite l’exemple des travaux des mathématiciens
    physiciens du xixe siècle ayant cherché à reformuler la théorie
    mécanique héritée de Newton26. Il s’agit donc là cette fois d’une
    activité qualitative.

    Déterminants paradigmatiques[modifier | modifier le code]
    Cette structure de l’activité de la science normale met en évidence un
    point commun à tous les problèmes résolus par celle-ci : ils ne
    cherchent pas à « créer » du nouveau. Ainsi que l’écrit Kuhn, « même
    le projet de recherche qui vise à élaborer le paradigme n’a pas pour
    but de découvrir une nouveauté inattendue22. » En écartant les
    problèmes qui ne se posent pas en termes compatibles avec le
    paradigme, la science normale garantit l’existence — mais pas
    forcément la découverte — d’une solution et permet souvent de donner
    une prédiction précise des résultats, puisque la théorie-paradigme est
    à la source du genre de problèmes acceptables. L’objectif des
    scientifiques en résolvant ces problèmes est de déterminer une méthode
    permettant d’atteindre les prédictions, ce qui passe notamment par la
    conception de machines et de techniques nouvelles27. Kuhn qualifie ces
    problèmes d’énigmes, en ce sens qu’ils permettent aux scientifiques de
    montrer leur habilité et leur ingéniosité. La résolution de ces
    énigmes est cadrée par le paradigme qui les propose : les
    scientifiques respectent des critères d’ordre théorique,
    méthodologique et technique qui s’organisent en règles plus ou moins
    explicites. Elles couvrent de ce fait le type d’instrumentation
    utilisé et les niveaux de solutions acceptables. À un niveau plus
    élevé, elles rappellent implicitement à l’homme de science la nature
    de sa conception paradigmatique du monde.

    Par contre, les « règles du jeu » pas plus que le paradigme ne donnent
    d’indice quant à l’importance relative des énigmes accessibles au
    scientifique. Le choix des sujets de recherche lui incombe. Pour Kuhn,
    l’élément le plus important dans la détermination des énigmes à
    traiter est que celles-ci doivent donner au scientifique « la
    conviction que, si seulement il est assez habile, il réussira à
    résoudre une énigme que personne encore n’a résolue, ou résolue aussi
    bien28. » Par ailleurs, Kuhn estime que « dans aucun autre groupe
    professionnel le travail créateur individuel n’est aussi exclusivement
    adressé aux autres membres de la profession et jugé par eux29. » Le
    fait que les scientifiques travaillant au sein d’une école de pensée
    soient libres de choisir parmi les problèmes acceptables ; que ces
    problèmes soient assurés d’avoir une solution et constituent à ce
    titre des énigmes ; et que la pertinence du travail accompli pour les
    résoudre soit jugée par les autres spécialistes du domaine, ne remet
    pas en cause le caractère scientifique des recherches entreprises. En
    effet, Kuhn estime que ce qui détermine la nature de l’activité
    scientifique n’est pas les règles qui « dérivent des paradigmes », pas
    plus que les « hypothèses ou [les] points de vue communs30 », mais
    bien les paradigmes eux-mêmes. Au niveau le plus général, le
    scientifique est lié à une tradition paradigmatique, qu’il hérite de
    son apprentissage et par conséquent, du contexte historique. Des
    manuels et un enseignement synthétiques lui ont fourni un ensemble
    d’énigmes déjà résolues et de théories unifiées, qui jouent tout au
    long de sa carrière le rôle de référentiel. Il s’agit là d’une
    dimension essentielle de la science normale, puisque Kuhn estime
    également que toutes les sources autorisées récapitulant les bases
    d’un paradigme ne sont pas tenues de retracer « avec exactitude la
    manière dont [elles] ont d’abord été reconnues, puis adoptées par les
    membres de la profession31. » Le chercheur n’est donc pas
    nécessairement conscient des transformations conceptuelles
    fondamentales ayant abouti au paradigme qui est le sien.

    Le point de vue de Kuhn est que les paradigmes, dont on peut constater
    qu’ils ont été multiples au cours de l’histoire et sont incompatibles
    entre eux — bien que traditionnellement présentés comme faisant partie
    d’une hiérarchie établie sans heurts — témoignent d’un développement
    des idées scientifiques par rupture, c’est-à-dire par remplacement et
    non par accumulation.

    Crise scientifique[modifier | modifier le code]
    Anomalie, prélude de la découverte[modifier | modifier le code]
    Comme le note Kuhn, la définition de la science normale n’intègre pas
    un élément habituellement associé, dans le grand public au moins, à
    l’activité scientifique : l’élaboration de nouvelles grandes théories.
    Des ajustements théoriques du paradigme sont possibles, et l’histoire
    des sciences en offre de nombreux exemples — mais il ne s’agit jamais
    que d’ajustements. Les grands changements conceptuels sont à la fois
    plus rares et plus complets que de simples modifications, et Kuhn
    constate qu’ils sont détachés du régime normal de la science : ils
    apportent selon lui une rupture complète. S’il est admis que « la
    science normale ne se propose pas de découvrir des nouveautés, ni en
    matière de théorie, ni en ce qui concerne les faits32 », comment
    l’évolution des idées scientifiques est-elle alors possible ? Pour
    Kuhn, le mécanisme essentiel de transformation de la science est
    précisément l’échec de son régime normal. Lorsque l’activité de
    recherche peine à résoudre une énigme, les scientifiques font face à
    une découverte potentielle, au sens noble du terme — et pour
    commencer, à de l’inattendu. « La découverte commence avec la
    conscience d’une anomalie, c’est-à-dire l’impression que la nature,
    d’une manière ou d’une autre, contredit les résultats attendus dans le
    cadre du paradigme qui gouverne la science normale33. »

    Le fait que la nouveauté surgisse ainsi de l’activité routinière de la
    science normale permet de préciser la différence entre le paradigme et
    la notion de vérité. En réalisant des expérimentations et des
    recherches théoriques encadrées par des règles, tous ces éléments
    étant issus d’un paradigme, le scientifique aborde la connaissance du
    monde par une voie qu’il espère et croit être la plus précise
    possible. Mais cette foi, selon le terme même de Kuhn, ne garantit pas
    que le paradigme soit intrinsèquement vrai. Le point de vue de Kuhn
    est que toute théorie-paradigme n’est jamais entièrement exacte et
    qu’elle porte en elle « la voie de son propre changement34. »
    L’existence d’anomalies potentielles et leur apparition récurrente au
    cours de l’Histoire en témoignent. Elles n’existent que « parce
    qu’aucun paradigme accepté comme base de la recherche scientifique ne
    résout jamais complètement tous ces problèmes35. »

    Ces anomalies peuvent être dues au hasard, comme c’est le cas de la
    découverte des rayons X ; elles peuvent découler d’un changement de
    méthode d’expérimentation, comme pour l’oxygène ; ou encore être le
    fruit d’une théorie non paradigmatique, comme la découverte de la
    bouteille de Leyde. Quel que soit le contexte d’apparition, on observe
    la même réaction générale du monde scientifique : un changement dans
    la considération des modèles offerts par le paradigme. Certains,
    notamment, se mettront à douter de sa validité. Ce changement de
    considération n’est cependant pas un événement simple qui viendrait
    s’accumuler à une série de changements subis par le paradigme depuis
    son apparition. Il s’agit, au contraire, d’un processus complexe qui
    nécessite d’abord l’acceptation par le groupe de scientifiques
    concerné que la nature s’éloigne du paradigme et de la prédiction, et
    partant, des déterminants de la science normale — lesquels possèdent
    des composantes socio-historiques non négligeables.

    Explorations du domaine de l’anomalie[modifier | modifier le code]
    L’apparition d’une anomalie dans le champ scientifique est à l’origine
    d’efforts théoriques d’un genre nouveau. Contrairement aux ajustements
    habituels du régime normal, ces travaux sont essentiellement
    spéculatifs et imprécis, car ils s’éloignent du paradigme mis en échec
    et cherchent bien à inventer de nouvelles règles. L’invention de
    nouvelles théories constitue donc l’autre source de changements
    majeurs dans les phases de crise scientifique, au côté de l’apparition
    d’éléments expérimentaux inattendus. Les exemples confirmant que
    l’état de crise est une condition nécessaire à l’apparition de
    nouvelles théories sont nombreux. Kuhn s’appuie surtout sur
    l’émergence de la théorie copernicienne, qui permit de déterminer avec
    une précision inégalée en son temps la position variable des planètes
    et des étoiles — un problème auquel se heurtaient depuis longtemps,
    mais sans succès, les praticiens de la théorie de Ptolémée. Un autre
    bon exemple selon Kuhn est l’évolution des idées autour du
    phlogistique, de Scheele à Joseph Priestley puis Lavoisier. Il note
    par ailleurs qu’en plus du simple constat d’échec pratique, des
    éléments externes au domaine scientifique peuvent jouer : pression
    sociale pour obtenir des prédictions plus précises, critique
    métaphysique issue d’un contexte philosophique renouvelé, etc.36.

    Évidemment, les différents changements qui prennent place pendant une
    crise ne sont pas instantanés et encore moins triviaux. La «
    conscience antérieure d’une anomalie, l’émergence graduelle de sa
    reconnaissance, sur le plan simultanément de l’observation et des
    concepts37 » s’accompagnent de résistances que Kuhn attribue notamment
    à la psychologie humaine. Parce que les scientifiques sont des hommes,
    et parce que la professionnalisation, l’expertise et l’expérience
    justifient « la certitude [du scientifique] que l’ancien paradigme
    parviendra à résoudre tous ses problèmes, que l’on pourra faire entrer
    la nature dans la boîte fournie par le paradigme38 », la résistance au
    changement conceptuel n’est pas surprenante. Pour Kuhn, elle a même un
    rôle positif. « En empêchant que le paradigme soit trop facilement
    renversé, [elle] garantit que les scientifiques ne seront pas dérangés
    sans raison et que les anomalies qui aboutissent au changement de
    paradigme pénétreront intégralement les connaissances existantes34. »

    L’état de crise peut être plus ou moins important en fonction de la
    nature de l’anomalie et de l’écart entre celle-ci et les prédictions
    offertes par l’application du paradigme en place. Il arrive même que
    des écarts aux paradigmes ne soient pas relevés comme des anomalies
    importantes. Kuhn cite l’exemple des questionnements relatifs à
    l’éther. Si l’idée d’un espace relatif avait déjà été avancée par
    plusieurs philosophes naturalistes du xviie siècle comme une critique
    très claire de l’espace newtonien absolu, le fait que ces vues n’aient
    pas été reliées à des faits tangibles d’observation n’a pas abouti à
    une prise de conscience d’une anomalie quelconque jusqu’à la fin du
    xixe siècle. C’est seulement « avec l’acceptation de la théorie
    électromagnétique de Maxwell, que la situation changea39 », car alors
    cette question de la nature de l’espace devenait centrale. Aussi Kuhn
    remarque-t-il que, « bien que ce ne soit peut-être pas aussi typique
    […] les problèmes qui se sont trouvés à l’origine de l’échec étaient
    tous d’un type connu depuis longtemps40. »

    Ainsi, certaines anomalies sont totalement surprenantes pour les
    scientifiques, tandis que d’autres surgissent plus simplement mais de
    façon moins évidente d’un contexte théorique qui s’est trouvé modifié.
    Dans ce second cas, il arrive bien souvent que la solution du problème
    ait déjà été entrevue à une époque où il n’y avait pas de crise,
    c’est-à-dire par anticipation. La mise à l’écart de ces vues
    spéculatives se comprend bien en les replaçant dans un contexte de
    science normale : en l’absence de crise, les anticipations ne trouvent
    pas « une audience suffisante » car elles n’ont « aucun lien avec un
    point névralgique de la science normale41. »

    « Renouveler les outils » scientifiques[modifier | modifier le code]
    Dans tous les cas, la crise bien établie voit le développement de
    théories concurrentes qui, bientôt, s’affronteront au titre de nouveau
    paradigme. Comme la science normale possède une structure rigide, les
    nouveautés sont largement mises en valeur. Cependant, de par leur
    nature même qui fait qu’elles ne se laissent pas résoudre au paradigme
    en place, leur étude est largement compliquée par rapport aux énigmes
    classiques — en un sens, elles sont pour un temps en dehors du jeu
    scientifique classique. C’est pourquoi l’activité scientifique
    elle-même doit se transformer, afin d’être en mesure d’absorber ces
    éléments de mise en échec. Après avoir été frappé par l’existence d’un
    phénomène inexpliqué et manifestement inexplicable, malgré des efforts
    prolongés, l’homme de science doit modifier plus ou moins radicalement
    sa vision du monde. À cette seule condition, il sera possible de faire
    en sorte que le « phénomène anormal devienne phénomène attendu33. »
    Cela équivaut à changer de paradigme. Kuhn se propose de montrer la
    façon dont le processus général dit de révolution scientifique
    modélise ces ruptures conceptuelles.

    Révolution scientifique et incommensurabilité[modifier | modifier le code]
    Article détaillé : Révolution scientifique.
    Vers la science extraordinaire[modifier | modifier le code]
    À partir du moment où une anomalie est reconnue comme fondamentale,
    l’état de crise est explicite. « Si une anomalie doit faire naître une
    crise, il faut généralement qu’elle soit plus qu’une simple
    anomalie42. » De façon schématique, il suffit qu’une individualité ou
    un groupe de scientifiques voit en elle un contre-exemple sérieux de
    la théorie-paradigme en place. C’est en effet l’intuition que la
    solution à une énigme ne pourra jamais être apportée par le paradigme
    qui donne naissance à la crise ; cette même intuition va de fait
    guider les premiers temps révolutionnaires.

    Les révolutions scientifiques ont déjà été présentées comme les
    réponses aux crises — pour Kuhn, elles caractérisent même l’évolution
    des idées scientifiques. Elles ne se limitent pas au remplacement
    brutal d’un paradigme par un autre : le processus de révolution, s’il
    est une rupture, n’est pas pour autant immédiat. Il progresse par des
    prises de positions successives de la part des groupes scientifiques
    confrontés à une crise. Lorsque ces différents groupes se rallient
    finalement à une nouvelle théorie consensuelle permettant de dépasser
    l’ancien paradigme, la révolution est achevée. De la focalisation sur
    une anomalie, jusqu’à l’établissement d’une nouvelle science normale
    stable, le régime de la science est qualifié par Kuhn
    d’extraordinaire. Durant cette phase, des éléments habituellement
    tenus hors du cercle scientifique classique entrent en jeu et
    deviennent même à un point prédominant.

    Kuhn insiste à de nombreuses reprises sur le fait que le rejet d’un
    paradigme ne se fait pas dès qu’une anomalie est constatée. Il faut
    qu’il puisse être remplacé par un successeur en mesure d’établir un
    nouveau régime normal, une nouvelle tradition scientifique, de
    nouveaux outils : « rejeter un paradigme sans lui en substituer
    simultanément un autre, c’est rejeter la science elle-même. C’est un
    acte qui déconsidère non le paradigme mais l’homme [de science]35. »
    Cela signifie que la science extraordinaire est à la fois une période
    de destruction et de reconstruction conceptuelle.

    Comment cette transformation sèche se met-elle en œuvre ? Changer de
    paradigme, c’est changer les hommes de science. Kuhn aborde donc la
    question de la science extraordinaire en insistant sur les
    déterminants sociologiques et psychologiques. Constatant une fois
    encore que « le passage d’un paradigme en état de crise à un nouveau
    paradigme d’où puisse naître une nouvelle tradition de science normale
    est loin d’être un processus cumulatif, réalisable à partir de
    variantes ou d’extensions de l’ancien paradigme43 », il remarque que
    les premières étapes en sont, d’abord, la focalisation sur le
    problème, puis l’apparition de propositions théoriques multiples. Il
    souligne la « nature divergente des nombreuses solutions partielles
    qui se proposent. » Les scientifiques qui poussent le plus loin leurs
    recherches d’une nouvelle théorie-paradigme sont finalement amenés à
    se détacher complètement de leur précédente vision du monde.

    Adopter une nouvelle vision du monde[modifier | modifier le code]
    Kuhn reprend à son compte l’analogie du renversement gestaltique issue
    de la psychologie de la forme. Considérant le canard-lapin de Jastrow,
    un homme verra alternativement deux dessins différents. Mais il s’agit
    plus que d’une vision différente : le concept associé au dessin s’est
    trouvé modifié en même temps que la perception du dessin a changé.
    Ainsi, le canard apparaît soudain comme un lapin : ce faisant, l’idée
    véhiculée par le dessin n’est plus la même et seuls quelques
    fondamentaux de l’expérience demeurent invariants, par exemple les
    traits sur le papier. De la même façon, les scientifiques pris dans
    une révolution conceptuelle regardent ce qu’ils regardaient déjà hier,
    mais non seulement ils ne voient plus la même chose, mais encore, le
    sens de ce qu’ils voient est différent — la signification des concepts
    généraux, notamment, n’est plus la même : ainsi en va-t-il de l’idée
    de l’espace et du temps chez Einstein par rapport à Newton.

    Mais comme le précise Kuhn, « le sujet d’une démonstration de
    psychologie de la forme sait que sa perception s’est modifiée, parce
    qu’il peut la modifier en sens inverse à plusieurs reprises […] il
    peut même finalement apprendre à regarder ces lignes sans y voir
    aucune figure44 » et c’est là une situation bien différente de celle
    où se trouve le scientifique. Pour ce dernier, le changement formel,
    accompagné d’une transformation conceptuelle, est total et
    irréversible car « l’homme de science ne peut avoir aucun recours
    au-delà de ce qu’il voit de ses yeux et constate d’après ses
    instruments44. » C’est pourquoi Kuhn insiste sur la limite de
    l’analogie, en précisant que les crises « se résolvent non par un acte
    de réflexion volontaire ou d’interprétation, mais par un évènement
    relativement soudain et non structuré qui ressemble au renversement de
    la vision des formes45. »

    Il est donc inévitable qu’une polarisation du monde scientifique
    s’opère entre traditionnels et révolutionnaires. Kuhn reconnait que la
    façon dont les seconds s’y prennent pour inventer un nouveau paradigme
    n’est pas éclaircie. Dans le cadre de son essai, la simple
    constatation qu’ils aboutissent est suffisante. Globalement, la
    science extraordinaire se caractérise par une dimension spéculative,
    souvent doublée de questionnements métaphysiques. Jusque-là écartés
    par les scientifiques, ils visent à estimer la légitimité des théories
    en l’absence de règles viables issues du paradigme46.

    Les déterminants irrationnels[modifier | modifier le code]
    Tout au long de ce processus en partie mystérieux se pose le problème
    du choix d’un nouveau paradigme. Ce dernier sera une reconstruction
    complète du domaine scientifique en crise. C’est en analysant les
    processus présidant au choix des nouveaux paradigmes que Kuhn bouscule
    radicalement la tradition épistémologique. Observant en tant
    qu’historien les scientifiques impliqués dans plusieurs révolutions,
    Kuhn juge qu’ils « se livrent à leurs activités dans des mondes
    différents […], voient des choses différentes quand ils regardent dans
    la même direction à partir du même point. C’est […] pourquoi, avant de
    pouvoir espérer communiquer complètement, l’un ou l’autre des groupes
    doit faire l’expérience de la conversion que [Kuhn a] appelé un
    changement de paradigme […]. Comme le renversement visuel de la
    théorie de la forme, [ce changement] doit se produire tout d’un coup
    (mais pas forcément en un instant), ou pas du tout47 ». Il apparaît
    que le débat qui surgit de la confrontation de plusieurs théories
    candidates au titre de paradigme, ne peut être totalement rationnel.
    Ainsi que l’exprime Kuhn, « la concurrence entre paradigmes n’est pas
    le genre de bataille qui puisse se gagner avec des preuves48 ».

    Kuhn s’appuie notamment sur l’exemple du « dialogue de sourds » entre
    les chimistes Proust et Berthollet. « Le premier prétendait que toutes
    les réactions chimiques s’effectuaient selon des proportions fixes, le
    second que c’était faux. Chacun avança à l’appui de sa thèse des
    preuves expérimentales d’importance. » Mais tous deux analysaient les
    résultats de l’un et de l’autre à la lumière de leur propre paradigme,
    et « là où Berthollet voyait un composé qui pouvait varier en
    proportion, Proust ne voyait qu’un mélange physique. À pareil
    problème, ni l’expérience ni un changement dans les conventions de
    définition ne pouvaient apporter de solutions. » Des visions, au sens
    scientifique du terme, radicalement divergentes du monde, débouchant
    sur un problème de communication, expliquent pour Kuhn le statu quo
    historique d’une chimie en crise.

    C’est dans cet intervalle entre deux régimes de science normale que se
    manifeste pleinement l’emprise des sphères sociales et économiques sur
    la production des connaissances scientifiques. Pour Kuhn — ayant donc
    constaté le genre de statu quo illustré par les exemples d’opposition
    entre Proust et Berthollet ou entre Galilée et Aristote — elles sont
    même les éléments moteurs de l’évolution des idées vers un nouveau
    consensus scientifique. En régime normal, le sens des priorités
    scientifiques dépend du paradigme auquel se rattachent les
    scientifiques. En régime extraordinaire, le paradigme en crise voit
    surgir des écoles aux vues divergentes, qui ne peuvent se mettre
    d’accord sur une voie théorique prioritaire.

    Ces problèmes de communication débouchent nécessairement sur un
    processus de persuasion réciproque qui va s’éloigner des discussions
    purement logiques. Selon Kuhn, « dans la mesure […] où deux écoles
    scientifiques sont en désaccord sur ce qui est problème et ce qui est
    solution, elles s’engagent inévitablement dans un dialogue de sourds
    en discutant les mérites relatifs de leurs paradigmes respectifs49. »
    L’argument le plus fort, et qui est bien évidemment une condition
    nécessaire pour qu’une théorie puisse prétendre au titre de paradigme,
    est qu’elle soit capable de résoudre l’anomalie à l’origine de la
    crise. Mais pour Kuhn, ce n’est pas suffisant, et les autres arguments
    décisifs proviennent de la comparaison des candidats paradigmes entre
    eux et avec la Nature. Fait étonnant, ces arguments sont souvent
    d’ordre esthétique ou personnel[citation nécessaire]comme dans le cas
    de Kepler dont l’attrait mystique pour le soleil l’a en partie amené à
    croire en une forme d’héliocentrisme.

    Incommensurabilité des paradigmes[modifier | modifier le code]
    Les révolutionnaires ne sont pas les seuls acteurs de la science
    extraordinaire, même s’ils sont mis au premier plan. Des résistances
    existent et certains scientifiques, de moins en moins nombreux à
    mesure qu’une théorie-paradigme progresse dans la voie du consensus,
    restent attachés au paradigme en passe d’être déchu. Kuhn mentionne
    l’argument positiviste logique qui affirme que toute ancienne théorie
    peut être sauvée en restreignant son domaine d’application et la
    précision de son observation. Cet argument n’a pas selon lui de valeur
    logique, car en restreignant l’ancienne théorie, on en fait une
    dérivée de la nouvelle. Et dérivant d’une autre, l’ancienne théorie ne
    nous apprendrait rien de plus et sa survie n’est donc pas justifiée.
    Kuhn donne en exemple l’affirmation selon laquelle la mécanique
    newtonienne est encore valable, au titre que « seules des prétentions
    extravagantes dans le domaine de la théorie — prétentions qui n’ont
    jamais été vraiment scientifiques — ont pu être mises en défaut par
    Einstein » et que, « purgée de ces extravagances purement humaines, la
    théorie de Newton n’a jamais été prise en défaut et ne peut pas l’être
    ». Il explique que ce genre de restriction a posteriori « interdit à
    un homme de science de s’appuyer sur une théorie dans ses proches
    recherches chaque fois que cette recherche s’étend à un domaine ou
    cherche à atteindre un degré de précision qui n’ont pas d’antécédent
    dans l’utilisation antérieure de la théorie50. » Cela signifie que «
    ce serait la fin de toutes les recherches qui permettent à la science
    de progresser50. »

    Plus grave encore pour Kuhn est le biais épistémologique consistant à
    juger la nature d’une théorie précédemment abandonnée à la lumière du
    paradigme actuel. Il reconnaît qu’« une théorie dépassée peut toujours
    être considérée comme un cas particulier de la théorie moderne qui lui
    a succédé, mais alors il faut lui faire subir une transformation dans
    ce sens51 », c’est-à-dire s’engager dans une « vue rétrospective, sous
    la conduite explicite de la théorie la plus récente51. » Comme une
    révolution scientifique est essentiellement « un déplacement du réseau
    conceptuel à travers lequel les hommes de science voient le monde »,
    cette façon d’envisager l’Histoire des sciences est un anachronisme
    majeur. Paolo Rossi abonde dans ce sens et écrit que « lorsque l’on
    aborde l’étude d’une pensée qui n’est plus la nôtre, il devient
    important de chercher à oublier ce que nous savons ou croyons savoir52
    » afin de ne pas tomber sous le coup d’un obstacle épistémologique.

    Replacée dans son contexte historique, la dynamique de rupture
    conceptuelle illustrée par l’existence de phases de science «
    extraordinaire » est l’indice le plus tangible que « la tradition de
    science normale qui se fait jour durant une révolution scientifique
    n’est pas seulement incompatible avec ce qui a précédé mais souvent
    aussi incommensurable53. » C’est donc le signe pour Kuhn que
    l’évolution des idées scientifiques ne peut pas être cumulative, car
    les paradigmes ne se suivent pas mais se remplacent, et ne portent pas
    la même vision du monde.

    Position de Kuhn sur le progrès[modifier | modifier le code]
    Le chapitre Progress through Revolutions de la première édition permet
    à Kuhn de préciser ses vues sur la notion de progrès dans son modèle.
    Un nouveau paradigme s’imposant au terme d’une crise scientifique doit
    non seulement être capable de résoudre les problèmes à l’origine de la
    chute du précédent paradigme, mais aussi conserver l’essentiel des
    résultats passés — les énigmes résolues par le paradigme remplacé
    doivent majoritairement le rester, faute de quoi la situation est
    bloquée. Dans la réédition de son essai, Kuhn précise cette opinion en
    démontrant qu’il est possible, dans ce modèle, de retrouver la
    chronologie de paradigmes successifs à travers l’élargissement et
    l’efficacité croissante de leurs résultats. Il insiste sur le fait que
    cette vue n’est pas relativiste, mais plus simplement différente du
    progrès « absolu » habituellement présenté par les historiens des
    sciences.

    Résumé[modifier | modifier le code]
    Dans La Structure des révolutions scientifiques, Kuhn s’efforce de
    montrer pourquoi le développement scientifique n’est pas un processus
    essentiellement cumulatif comme il apparaît de prime abord. En
    réalité, la science subit fréquemment des transformations violentes,
    dont le caractère destructeur est soigneusement évincé de
    l’enseignement dans un but pédagogique : l’aspect empirique du progrès
    est au contraire privilégié, dans le but de présenter une histoire des
    sciences simple, lisible et linéaire. Pourtant, il semble que les
    transformations majeures de la science soient le résultat de processus
    longs et complexes qualifiés par Kuhn de « révolutions scientifiques
    ». À l’origine de ces changements radicaux se trouve la découverte
    d’une anomalie qui, à un moment de l’histoire, met fondamentalement en
    échec la science dite science normale. Cette dernière s’architecture
    autour d’un paradigme qui propose des méthodes, des outils
    scientifiques normalisés, efficaces mais bornés, ainsi que des biais
    socio-économiques. La prise en défaut de la science normale, notamment
    dans ses capacités prédictives, révèle assez rapidement les limites du
    paradigme en place. La science entre dès lors dans un état de crise :
    de nouvelles théories émergent afin de résoudre des problèmes
    jusqu’alors inaccessibles. Chacune des théories candidates au titre de
    « nouveau paradigme » cherche à remplacer celui mis en défaut. Cette
    étape est essentiellement destructive, et non cumulative, et ce tant
    d’un point de vue scientifique que social : de nouvelles idées,
    résolument contradictoires avec celles qui prévalaient jusqu’alors,
    tentent de s’imposer pour relancer un processus scientifique normal.
    Le choix entre néo-théories concurrentes est complexe, car les
    critères logiques ne suffisent pas à convaincre les groupes
    scientifiques concernés par la crise. Il existe non seulement une
    difficulté de porter des jugements rationnels en dehors du cadre de la
    science normale, mais également un problème de communication entre des
    proto-langages scientifiques en gestation, et donc par définition
    incommensurables.

    La crise ne peut être résolue que si l’un des groupes en présence
    réussit à convertir à un nouveau paradigme les autres groupes ; il
    peut alors engager la dernière phase de la révolution scientifique, à
    savoir l’établissement d’un nouveau paradigme réunificateur. Lorsque
    cela se produit, tous les scientifiques adhèrent progressivement au
    nouveau paradigme et adoptent ses outils, ses méthodes, ses objectifs
    de recherche, en un mot ses biais. Les raisons pour lesquelles un des
    nouveaux paradigmes proposés l’emporte sont diverses : échec prédictif
    des autres et réussite de celui-là, critère du rasoir d’Ockham,
    découvertes de faits nouveaux venant trancher le débat après une
    période plus ou moins longue de concurrence théorique, etc. Ce
    processus n’est pas nécessairement rapide : il semble d’ailleurs
    plutôt que les révolutions scientifiques, si elles sont souvent
    associées à une date précise et au nom d’un précurseur (Copernic,
    Newton, Einstein…), soient essentiellement des reconstructions
    collectives progressives. Les transformations théoriques et pratiques
    endurées par les scientifiques bouleversent leur vision du monde,
    d’abord en procurant un cadre nouveau pour l’observation des
    phénomènes, ensuite en remettant en question l’expertise acquise, les
    réseaux et méthodes en place, donc la légitimité personnelle. Les
    composantes sociologiques d’une révolution scientifique ne sont donc
    pas moins importantes que les aspects scientifiques.

    Par l’importance qu’elles occupent dans l’histoire des idées, les
    révolutions scientifiques sont systématiquement associées à l’idée de
    progrès scientifique, mais pour Kuhn, il faut insister sur le fait
    qu’il y a là une conception nouvelle du terme : il s’agit d’un progrès
    à partir d’une origine primitive — le nouveau paradigme — et non plus
    vers la vérité — ce dernier correspondrait plutôt au progrès tel que
    défini lors des phases de science normale, durant lesquelles le
    paradigme en place « fait office » de vérité. La question d’une
    définition intégrée de la notion de progrès est donc posée à l’issue
    de l’essai de Kuhn, qui ouvre la voie à une remise en cause radicale
    des thèses épistémologiques qui prévalaient à son époque — lesquelles
    rejetaient, plus ou moins consciemment, l’idée d’une influence
    quelconque du contexte social sur la production des savoirs
    scientifiques. En réalité, cet aspect n’est pas entièrement traité par
    Kuhn54 : en affirmant l’incommensurabilité des paradigmes organisant,
    par leur succession historique, la science normale, Kuhn remet en
    question la vision classique de connaissances scientifiques
    cumulatives, ie. à croissance empirique linéaire. C’est donc l’idée
    même d’un progrès scientifique amenant l’Homme à se détacher de
    l’ignorance pour atteindre la vérité qui est touchée55.

    La thèse de Kuhn sera poussée jusqu’à son extrémité par Feyerabend,
    déclarant que « la science est beaucoup plus proche du mythe qu’une
    philosophie scientifique n’est prête à l’admettre56. » Kuhn est bien
    conscient du relativisme latent de ses thèses. Jusqu’à la fin, il s’en
    tiendra à l’idée que l’évolution scientifique est ponctuellement une
    révolution, sous contraintes de critères partiellement exogènes à la
    science elle-même, mais a souhaité explicitement se démarquer de toute
    position relativiste qui serait vue comme hostile à la science : «
    [dire] que le changement de paradigme ne saurait se justifier par des
    preuves, ce n’est pas prétendre qu’aucun argument n’a de valeur et
    qu’on ne peut persuader les scientifiques de changer d’avis57. » Kuhn
    a par conséquent eu du mal à rattacher ses vues à l’histoire et à la
    sociologie en raison de ce germe relativiste qui, poussé dans ses
    retranchements, reviendrait à nier l’existence de la science comme
    autre chose qu’une croyance arbitraire, au même titre que le mythe ou
    la religion.

    Critiques[modifier | modifier le code]
    La principale opposition au modèle proposé par Kuhn provient de
    l’école organisée autour de Karl Popper. Dès 1965, à l’occasion d’un
    symposium spécial de l’International Colloquium on the Philosophy of
    Science à Londres, dirigé par Popper, une publication de nombreux
    comptes-rendus et essais, pour la plupart critiques, est faite. Après
    lecture, Kuhn critique à son tour le contenu de ces textes, qu’il juge
    peu pertinents du fait d’une incompréhension de ses idées, affirmant
    même qu’il n’était « pas loin de supposer l’existence de deux Thomas
    Kuhn », d’une part lui-même, auteur de son livre, et d’autre part,
    l’individu malheureusement incompris et critiqué par les « professeurs
    Popper, Feyerabend, Lakatos, Toulmin et Watkins58. »

    La thèse développée par Kuhn a été en particulier contestée sur deux points :

    d’une part, l’affirmation selon laquelle le contenu de la science
    normale résulterait d’un consensus au sein de la communauté
    scientifique, et non de critères objectifs, conduit Lakatos et
    d’autres à suspecter Kuhn de relativisme ;
    d’autre part, l’histoire des sciences de la Nature, et plus encore des
    sciences sociales, montre que pendant de longues périodes plusieurs
    paradigmes concurrents cohabitent de façon conflictuelle sans que l’un
    d’eux s’impose comme science normale isolée.
    Ce second point donne à l’expression kuhnienne « science normale » une
    connotation normative qu’elle ne porte pas. En effet, le terme de «
    science normale » n’a pas le sens de science-modèle, mais s’applique à
    un mode de fonctionnement des sciences « dans des conditions normales
    », c’est-à-dire hors des épisodes — rares — où la remise en cause du
    paradigme jusque-là efficace conduit les scientifiques à pratiquer une
    « science extraordinaire » — par opposition chez Kuhn à la « science
    normale » — et vise à établir un nouveau paradigme capable de résoudre
    les problèmes à l’origine de la crise scientifique. Tandis que la
    science normale explore le paradigme en place, en résolvant les
    nouvelles énigmes (puzzles en anglais) que celui-ci peut proposer, les
    phases de révolution scientifique ont pour enjeu la redéfinition d’un
    cadre scientifique. Il n’y a donc pas d’incompatibilité entre la
    coexistence de plusieurs paradigmes fonctionnant chacun sur le mode de
    la science normale et la théorie de Kuhn : chacun de ces paradigmes
    peut satisfaire une partie de la communauté scientifique, et à tout
    moment être l’objet d’une crise par ses lacunes intrinsèques. Ainsi,
    la physique est divisée depuis le début du xxe siècle en deux
    paradigmes incompatibles : la relativité générale et la physique
    quantique. Le premier point est également contestable, en ce qu’il
    omet de préciser que le consensus peut être basé sur une
    reconnaissance commune de l’objectivité scientifique des preuves
    appuyant le paradigme en place. C’est, par exemple, le cas de
    l’adoption généralisée de la tectonique des plaques en géologie, qui
    ne s’est pas faite sans douleur — le débat ayant été tranché à la
    lumière de faits particulièrement convaincants sur le plan
    scientifique et assurément pas en raison d’un consensus mou.

    Au début des années 1970, C. R. Kordig souligne que la notion
    d’incommensurabilité rend difficile la validation du modèle kuhnien,
    car elle est trop radicale. Pour lui, il est en réalité possible de
    comparer deux paradigmes successifs sans remettre en cause l’aspect
    essentiellement discontinu des révolutions scientifiques. Les tenants
    de l’incommensurabilité ne seraient non pas convaincus par l’idée de
    rupture des paradigmes, mais plus simplement attachés à l’idée de
    changements radicaux dans les consciences scientifiques59. En effet,
    pour Kordig, il existe un premier plan de réflexion scientifique qui
    est celui de l’observation. Ainsi, lorsque Kepler et Tycho Brahe
    essayent l’un comme l’autre d’expliquer la variation relative de
    distance du Soleil apparaissant à l’horizon le matin, tous deux
    observent le même phénomène. Dès lors, leurs deux interprétations
    théoriques différentes partagent une certaine part de sens. Kording
    suggère donc qu’avec cette approche du paradigme, il est possible de
    réintroduire l’idée de comparaison. Il affirme par ailleurs qu’il ne
    s’agit pas de redonner la part belle à l’observation, mais bien
    d’essayer de voir ce qui différencie deux paradigmes dans cet
    intervalle entre une observation commune et deux théories
    différentes59. Enfin, Kordig va plus loin en posant l’existence de
    standards pour la construction de paradigmes, lesquels standards
    permettraient des comparaisons objectives de théories rivales en phase
    de crise.

    Partageant une critique de la radicalité du modèle kuhnien, Stephen
    Toulmin expose des cas où la science normale définie par Kuhn subit
    elle-même des transformations importantes, sans qu’une évolution du
    type crise-révolution ne se mette en place. Toulmin parle dans The
    Uses of Argument (1958) de « révisions » de ce que Kuhn appelle la
    science normale et que Toulmin se refuse apparemment à considérer
    comme une bonne conceptualisation de la science en marche.

    Le modèle établi par Kuhn, et à sa suite, les vues de Norwood Russell
    Hanson, Nelson Goodman… reposent également sur une vision «
    interprétationniste » des faits. L’exemple de Kepler et Tycho Brahe
    montre qu’une même observation peut aboutir à deux conceptualisations
    du monde, selon l’interprétation individuelle qui en est faite.
    L’interprétation déterminerait donc ce qui est vu. Jerry Fodor a
    souhaité montrer que cela n’est pas toujours vrai — voire n’est jamais
    le cas pour lui — en exposant des cas où la connaissance scientifique,
    c’est-à-dire l’interprétation présentée comme objective, ne peut
    empêcher une altération de l’observation : c’est le cas des illusions
    d’optique. Par analogie, baser un modèle épistémologique sur la seule
    valeur de l’observation semble être dangereux pour Fodor. Toutefois,
    Kuhn a plus vraisemblablement souhaité insister sur les problèmes de
    communication et d’élaboration d’un consensus à partir d’observations
    divergentes, plus que sur la véracité des modélisations établies à
    partir de ces observations — ce point étant véritablement le sujet de
    la science normale.

    De façon générale, l’essentiel de la critique faite à Khun tourne
    autour de la question du relativisme face au réalisme. Kuhn a passé de
    nombreuses années à tenter de se détacher d’une aura relativiste dont
    il refuse toute paternité et dont la portée épistémologique n’est
    peut-être pas si essentielle. Il est à noter que ce débat est plus vif
    aux États-Unis qu’ailleurs54.

    Impact et influence[modifier | modifier le code]
    Le principal trait retenu par les penseurs post-structuralistes et
    postmodernistes est la dépendance de la science à une culture de
    groupe. Cette théorie prend le contrepied de la vision académique
    prévalant avant Kuhn, dans laquelle les scientifiques sont
    exclusivement guidés par une méthode bien définie et spécifique. Kuhn
    est ici précurseur du point de vue plus radical encore défendu à sa
    suite par Paul Feyerabend. L’essai de Kuhn est également
    traditionnellement considéré comme ayant brouillé les limites entre
    processus scientifiques et non scientifiques, en ce que le postulat
    d’incommensurabilité et l’absence de méthode-cadre générale pour
    examiner la nature des paradigmes pose le problème de la réfutabilité.
    Ce questionnement est au centre des travaux de Imre Lakatos, entre
    autres. De nombreux tenants du positivisme logique ainsi que des
    scientifiques ont critiqué les positions de Kuhn en les jugeant trop
    radicales, trop « humanisantes », tandis que les postmodernistes, avec
    Feyerabend, ont trouvé que Kuhn n’était pas allé assez loin dans sa
    démarche sociale.

    Les différents concepts de paradigme, crise et révolution, articulés
    en phases et ruptures, ont été repris dans pléthore de champs
    disciplinaires et sont aujourd’hui très populaires. Les
    bouleversements constatés en politique, dans la société civile ou
    encore dans le monde des affaires sont souvent décrits à l’aide de
    notions kuhniennes, passablement altérées. En particulier, « paradigme
    » et « révolutions » ont vu leur signification se diluer.
    pascal cimbombo,paradigme scientifiue, débat ouvert, rdc-kinshasa-african newsciences

  • L’anthropologie structurale est une des branches fondatrices du
    paradigme structuraliste en anthropologie, développée à partir des
    années 1940 par l’ethnologue Claude Lévi-Strauss dont elle constitue
    l’œuvre majeure. Important en France, le terme à l’époque anglo-saxon
    d’anthropologie sociale (comme science générale de la société), elle
    vise à appliquer à cette discipline le concept à l’époque naissant de
    structuralisme, c’est-à-dire à expliquer la diversité des faits de
    société par la combinatoire d’un nombre limité de possibilités
    logiques liées à l’architecture du cerveau humain, en rupture avec les
    courants dominants de cette époque en ethno-anthropologie:
    évolutionnisme, diffusionnisme, culturalisme, fonctionnalisme. Elle
    utilise les principes généraux des sciences dites fondamentales,
    appréhendant une société en tant que système complexe doué de
    propriétés autonomes invariables (« structurales ») découlant des
    relations entre les éléments (les individus) qui le composent, non
    déductibles de l’étude de ces seuls individus et non perceptibles
    consciemment a priori par eux.

    Les termes d’analyse (ou méthode) structurale en anthropologie ont
    souvent été employés indifféremment comme synonymes d’anthropologie
    structurale par Lévi-Strauss lui-même, qui les a fixés comme titres de
    plusieurs de ses articles et ouvrages. Aujourd’hui, ces différents
    termes restent attachés à son nom et continuent de désigner son œuvre
    générale et sa méthodologie, outre ses publications éponymes
    (Anthropologie Structurale et Anthropologie structurale deux,
    notamment). Pour désigner globalement l’utilisation du paradigme
    structural en anthropologie, chez d’autres auteurs par exemple, le
    terme habituellement employé est celui de structuralisme en
    anthropologie.

    L’anthropologie structurale, issue à l’origine de filiations
    intellectuelles diverses d’orientation holiste (sociologie
    durkheimienne, ethnologie maussienne, linguistique saussurienne,
    phonologie, sciences naturelles, mathématiques), va progressivement
    développer un paradigme scientifique émergentiste très proche du
    courant systémique et du cognitivisme qui se constituent à la même
    époque, par sa prise en compte de la dialectique structure
    (synchronie) / histoire (diachronie), des relations au sein du système
    et entre systèmes, et son ambition de décrire les « enceintes mentales
    » humaines au sein d’une vaste science de l’homme.

    Bien que Lévi-Strauss ait utilisé à ses débuts le terme de
    structuralisme et fait référence à la linguistique structurale, il
    s’est fermement et précocement, dès les années 1950, dissocié de la
    récupération de ses méthodes d’analyses par un vaste mouvement
    intellectuel transdisciplinaire d’inspiration formaliste et
    sémiologique, qui va capter le nom générique de structuralisme et
    connaître dans les années 1960 un immense succès médiatique,
    intellectuel et politique. Lévi-Strauss abandonnera d’ailleurs dans
    les années 1970 toute référence à la notion de structure, pour marquer
    la différence majeure de paradigme qui le sépare de l’évolution
    politisée et ultra-formaliste du structuralisme dit généralisé.
    Place dans l’œuvre de Lévi-Strauss[modifier | modifier le code]
    L’œuvre de Lévi-Strauss, pour l’anthropologue Maurice Godelier qui fut
    son élève, a principalement exploré cinq domaines1 : l’un
    méthodologique que représente l’anthropologie structurale ; et quatre
    domaines constituant une application du premier parmi des thématiques
    classiques de l’anthropologie : la parenté, les mythes et la pensée
    mythique, l’art, ainsi que l’histoire et la prospection (analyse du
    futur).

    Le présent article traite principalement de l’aspect méthodologique de
    l’anthropologie structurale. Concernant son application à la parenté,
    voir l’article théorie de l’alliance ; concernant son application à
    l’étude des mythes, voir l’article Claude Lévi-Strauss et l’article
    mythologie.

    C’est assez précocement dans sa carrière, à partir de la deuxième
    moitié des années 1940 et à côté de ses travaux sur la parenté (il
    soutient en 1949 sa thèse de philosophie sur Les Structures
    élémentaires de la parenté), que Lévi-Strauss a commencé à détailler
    les fondements de la méthode structurale qu’il entend développer en
    anthropologie. Plusieurs ouvrages et articles de cette époque font
    ainsi figures de « manifestes structuraux »2,3: L’analyse structurale
    en linguistique et en anthropologie (article, 1945), Introduction à
    l’œuvre de Marcel Mauss (1950), La notion de structure en ethnologie
    (article, 1952).

    Par la suite, à côté des grands thèmes anthropologiques où il applique
    sa méthode (parenté, mythes, totémisme, puis système à maison),
    Lévi-Strauss continuera tout au long de sa carrière de publier des
    articles méthodologiques, dans lesquels il affine les aspects
    fondamentaux de son grand projet scientifique. Il rassemblera au fur
    et à mesure ces différents articles dans trois livres constituant une
    suite cohérente : Anthropologie Structurale (1958), Anthropologie
    Structurale deux (1973), et enfin Le regard éloigné (1983) qui d’après
    l’auteur dans la préface, aurait pu s’appeler Anthropologie
    structurale trois4.

    Place au sein du structuralisme[modifier | modifier le code]
    Article détaillé : Structuralisme généralisé.
    À partir des années 1950, et particulièrement avec le succès de son
    livre Tristes Tropiques en 1955, Lévi-Strauss est confronté à une
    récupération et à une diffusion massive de sa méthode par des auteurs
    venus d’horizons variés et relayés par les médias, ne partageant pas
    le plus souvent ses visées holistes ni son intérêt pour les sciences
    naturelles. Ces auteurs, souvent politiquement engagés, reprennent
    pour la plupart la conception formaliste de la structure selon la
    filiation linguistique saussurienne, en l’appliquant à différents
    domaines au sein d’un structuralisme dit généralisé: sémiotique
    (Greimas), critique littéraire (Barthes), philosophie (Foucault,
    Althusser), psychanalyse (Lacan)5,6. L’historien F.Dosse voit dans ce
    débordement du paradigme anthropologique initial par le
    structuralisme, et l’irruption de ce dernier dans les années 1960 sur
    la scène médiatique et publique, des causes complexes touchant à
    l’histoire de la longue durée, dans une période de recomposition
    rapide de la société et du champ politique: « le structuralisme fut un
    moment particulier de l’histoire de la pensée, que l’on peut qualifier
    de temps fort de la conscience critique7 », une « quête majeure d’une
    issue au désarroi existentiel, […] alternative à la vieille
    métaphysique occidentale8 », au sortir de la seconde guerre mondiale.
    Lévi-Strauss a constamment cherché à se tenir à distance de cette
    mouvance, s’éloignant notamment de Lacan à partir de 19659 :

    « Lévi-Strauss, considéré malgré lui comme le « pape » du
    structuralisme, a été sommé de s’expliquer sur des domaines de savoir
    qui ne lui étaient pas familiers, sur des méthodes où il ne pouvait
    plus reconnaître les siennes, sur des prises de position qui n’avaient
    rien à voir avec le caractère technique de ses recherches et
    finalement sur des modes intellectuelles dont il a très vite compris à
    quel point elles pouvaient, dans l’esprit du public comme auprès de la
    communauté savante, être nuisible à la rigueur et à l’évaluation
    sereine de son travail10. »

    Les choix méthodologiques de Lévi-Strauss, sensibles dans la
    définition de la structure (par opposition à la forme) comme dans le
    rapport au temps (synchronie/diachronie), le différencient en effet
    radicalement de ce structuralisme généralisé en lequel il voit en 1965
    « un jeu de miroirs, où il devient impossible de distinguer l’objet de
    son retentissement symbolique dans la conscience du sujet. […] Comme
    manifestation particulière de la mythologie de notre temps, elle se
    prête fort bien à l’analyse, mais au même titre et de la même façon
    qu’on pourrait, par exemple, interpréter de façon structurale la
    lecture des tarots, du marc de café ou des lignes de la main : pour
    autant qu’il s’agit là de délires cohérents11 ».

    Historique et filiations intellectuelles[modifier | modifier le code]
    Lévi-Strauss lui-même, dans l’introduction d’un article intitulé Les
    Mathématiques de l’Homme fait remonter jusqu’à l’antiquité grecque les
    problématiques qu’il aborde avec l’anthropologie structurale, et qu’il
    a d’emblée cherché à intégrer dans un cadre scientifique de portée
    générale :

    « Tout se passe, dans l’histoire de la science, comme si l’homme avait
    aperçu très tôt le programme de ses recherches et, celui-ci fixé,
    avait passé des siècles à attendre d’être capable de le remplir. Dès
    le début de la réflexion scientifique, les philosophes grecs se sont
    posé les problèmes physiques en termes d’atome ; vingt-cinq siècles
    plus tard, et sans doute d’une manière qu’ils n’avaient pas escomptée,
    nous commençons à peine à meubler les cadres qu’ils avaient jadis12. »

    Historique de la notion de structure[modifier | modifier le code]
    Article détaillé : Structuralisme.
    La notion de structure, issue historiquement de l’architecture pour
    désigner la façon dont est organisée une construction, est apparue
    dans les sciences de la terre puis s’est progressivement élargie aux
    sciences du vivant à mesure que se sont constituées ces disciplines
    entre les xviie et le xixe siècles. La structure vient peu à peu
    désigner, en biologie, la manière dont les parties d’un être concret
    s’organisent en une totalité douée de propriétés autonomes. Elle se
    rapproche en ce sens de la notion philosophique classique de
    déterminisme, également intégrée à cette époque dans la construction
    des différentes disciplines scientifiques. La philosophie et la
    logique leibniziennes, et notamment la position innéiste défendue dans
    les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, sont elles aussi souvent
    considérées comme une des grandes sources d’inspiration de
    l’anthropologie structurale lévi-straussienne13.

    Lorsque se constituent académiquement les sciences sociales dans le
    courant positiviste et matérialiste du xixe siècle, la démarche
    globalisante y fait logiquement son apparition, par emprunt aux autres
    disciplines scientifiques. Elle ne prend que lentement et tardivement
    le nom de structure et/ou de démarche structurale. La méthode
    scientifique globalisante (holiste) s’étend cependant de façon large
    en sociologie avec Auguste Comte puis Emile Durkheim, en ethnologie
    avec Marcel Mauss. Ces auteurs affirment leur ambition de traiter
    chaque phénomène collectif comme un tout non réductible à la somme de
    ses parties et doué de propriétés autonomes que ne possèdent pas les
    parties : un « fait social total » pour Durkheim (par exemple dans Le
    Suicide) et Mauss (Essai sur le don).

    C’est à partir de la linguistique que la notion de structure commence
    à diffuser dans les sciences humaines et sociales, avec Ferdinand de
    Saussure (qui emploie cependant très rarement le terme de structure),
    puis surtout avec le Cercle linguistique de Prague qui substitue la
    notion de structure à celle saussurienne de système (Nicolaï
    Troubetzkoy, Sergeï Karcevski, Roman Jakobson). La première version du
    manifeste de ce cercle en 1929 mentionne le terme de structure, et
    ouvre son programme explicitement structural14. Dix ans plus tard est
    créé le cercle de Copenhague et sa revue Acta linguistica par le
    linguiste danois Louis Hjelmslev, reprenant la « linguistique
    structurale » comme programme fondateur. Les mathématiciens
    interviennent également dans ce mouvement intellectuel, notamment avec
    la fondation à Paris en 1934 du groupe Bourbaki, qui contribue à
    mettre au centre de sa discipline la notion de structure.

    C’est donc surtout dans l’Europe orientale et en France que l’approche
    holiste de la structure connaît le succès à cette époque, tandis que
    dans les pays anglo-saxons prospère dans les années une méthode
    beaucoup plus descriptive et empirique, qui fait de la structure
    sociale la simple somme des relations individuelles, visible déjà à la
    simple observation empirique : culturalisme aux États-Unis (Franz
    Boas, Ruth Benedict), fonctionnalisme (Bronislaw Malinowski) ou
    structuro-fonctionnalisme (Radcliffe-Brown : « On social structure
    »15) au Royaume-Uni16. La confrontation la plus directe entre les deux
    approches va éclore aux États-Unis à la fin des années 1939, lorsque
    nombre des auteurs « structuralistes » Est-européens et Français
    émigrent vers les États-Unis.

    Filiation phonologique[modifier | modifier le code]
    Réfugié aux États-Unis entre 1941 et 1944, c’est ainsi auprès des
    anthropologues héritiers de l’école historique allemande et
    autrichienne (Robert Lowie, Alfred Kroeber, Franz Boas) que
    Lévi-Strauss puise l’idée d’une structure inconsciente des phénomènes
    collectifs tels que la parenté. Cette conviction méthodologique va
    s’épanouir particulièrement à partir de 1942 grâce à la collaboration
    du jeune ethnologue à New York dans le cadre de l’École libre des
    hautes études avec le linguiste et phonologue d’origine russe Roman
    Jakobson. La découverte de ces travaux structuraux de la phonologie,
    dans lesquels Jakobson et Troubetzkoï développent et systématisent les
    acquis de Saussure en linguistique mais aussi de Franz Boas en
    anthropologie, sont pour Lévi-Strauss un “éblouissement”
    intellectuel17, la révélation soudaine des instruments qui manquaient
    à ses préoccupations et intuitions de toujours. Il reconnaîtra cette
    dette intellectuelle en 1945 dans l’article L’analyse structurale en
    linguistique et en anthropologie (chap.II de Anthropologie
    Structurale)18, évoquant notamment un article de 1933 de Troubetzkoï
    qu’il qualifie « d’article programme »19, où il voit un événement de
    grande importance dans les sciences de l’Homme.

    L’originalité de la démarche structurale de Lévi-Strauss va donc être
    de fusionner deux filiations intellectuelles sans lien entre elles
    jusqu’alors, et faisant un usage très différent du terme de structure:
    il va introduire la méthode de raisonnement de la phonologie dans
    l’anthropologie descriptive et fonctionnaliste des anglo-saxons20.

    Cependant, aussi capital qu’ait été le rôle de la phonologie et de la
    linguistique pour Lévi-Strauss, ces deux disciplines ne sont pour
    l’ethnologue, bien décidé à tracer dès les années 1940 sa propre voie
    sans « changer de métier »17, qu’un révélateur, une source
    d’inspiration. Elles lui fournissent des outils, des exemples,
    l’aident à construire des modèles à partir de ses intuitions, mais il
    va dès cette époque s’aider d’autres sources d’inspiration qui le
    maintiendront au plus près de l’environnement naturel concret des
    sociétés qu’il étudie.

    Filiation naturaliste[modifier | modifier le code]

    Couverture de la 1re édition de “On Growth and Form” par D’Arcy
    Wentworth Thompson, 1917
    Moins connues chez Lévi-Strauss que la filiation linguistique, les
    sciences naturelles sont pour l’ethnologue une préoccupation de
    toujours et vont rapidement le différencier des autres structuralistes
    restés pour l’essentiel attachés au formalisme linguistique saussurien
    :

    « Les sciences de la nature traditionnelles – zoologie, botanique,
    géologie -, m’ont toujours fasciné, comme une terre promise où je
    n’aurais pas la faveur de pénétrer. […] Depuis le moment où j’ai
    commencé à écrire Le Totémisme et la Pensée Sauvage jusqu’à la fin des
    Mythologiques, j’ai vécu entouré de livres de botanique, de
    zoologie… Cette curiosité remonte d’ailleurs à mon enfance21. »

    À New-York au début des années 1940, Lévi-Strauss découvre l’ouvrage
    On Growth and Forms (1917) de D’Arcy Wentworth Thompson, qui va
    constituer à côté des travaux de Jakobson l’autre apport majeur de
    cette période où prend naissance sa méthodologie structurale. Le
    naturaliste écossais y interprète « comme des transformations les
    différences apparaissant entre les espèces animales ou végétales d’un
    même genre22 ». Cette inspiration naturaliste, que Lévi-Strauss fait
    également remonter à Goethe et Cuvier, reviendra régulièrement dans
    son œuvre23, et va être à l’origine du concept de transformation,
    fondamental dans l’anthropologie structurale lévi-straussienne.

    Autres sources[modifier | modifier le code]
    À l’approche descriptive anglo-saxonne, la méthode structurale
    lévi-straussienne oppose dès ses débuts une conception systémique qui
    fait de la structure collective une entité autonome dotée de capacités
    propres, opérant à l’insu des consciences individuelles, et
    accessibles seulement par un travail approfondi de construction de
    modèles. Cette scientificité précocement revendiquée s’inscrit
    pleinement dans l’environnement intellectuel des mathématiques
    (Lévi-Strauss sollicite dans le cadre de sa thèse André Weil,
    mathématicien lui aussi émigré à New York et membre fondateur du
    groupe Bourbaki, pour résoudre avec la théorie des groupes une énigme
    sur les règles de mariage24), de la physique, et de la psychologie
    (Piaget), préparant l’avènement de la systémique dans les années 1950
    aux États-Unis, autour de la cybernétique et de la théorie de
    l’information25. Bien que poursuivant sa propre filiation
    intellectuelle, Lévi-Strauss fera régulièrement référence dans son
    œuvre à ces disciplines techniques avec lesquelles il partage ses
    outils conceptuels ainsi que la notion de système : « le langage se
    trouve aussi relever de cette théorie des servo-mécanismes, toute
    pénétrée de considérations biologiques, devenue célèbre sous le nom de
    cybernétique. Ainsi donc, dans l’espace de quelques années, des
    spécialistes aussi éloignés en apparence les uns des autres que les
    biologistes, les linguistes, les économistes, les sociologues, les
    psychologues, les ingénieurs des communications et les mathématiciens,
    se retrouvent subitement au coude-à-coude et en possession d’un
    formidable appareil conceptuel dont il découvrent progressivement
    qu’il constitue pour eux un langage commun26. » « Les recherches
    structurales sont apparues dans les sciences sociales comme une
    conséquence indirecte de certains développements des mathématiques
    modernes […] dans divers domaines : logique mathématique, théorie des
    ensembles, théorie des groupes et topologie […], Cybernetics de
    Norbert Wiener27. » Parmi les inspirateurs moins connus de
    l’anthropologie structurale lévi-straussienne figurent également :

    Marcel Granet, sinologue français réputé, mort en 1940, à qui
    Lévi-Strauss rend hommage dans les Structures élémentaires de la
    parenté non sans y critiquer abondamment sa conception de la parenté,
    ce qui donnera lieu à de nombreux commentaires1;
    Georges Dumézil, dont Lévi-Strauss, de 10 ans le cadet, découvre dans
    les années 1930 le comparatisme mythologique, linguistique et
    religieux; il fait sa connaissance en 1946, entamant une longue
    complicité intellectuelle28 ; l’anthropologue verra même en Dumézil «
    l’initiateur de la méthode structurale29 »;
    Jean-Jacques Rousseau: dans un discours prononcé à Genève en 1962,
    publié ultérieurement comme chapitre II de Anthropologie structurale
    deux (1973) et intitulé : « Jean-Jacques Rousseau, fondateur des
    sciences de l’homme », Lévi-Strauss rend hommage au travail
    d’enquêteur de terrain du philosophe genevois, véritable œuvre
    d’ethnologue avant l’heure, et à sa capacité rare de décentrement de
    ses propres perceptions sensibles, d’objectivation de l’observation et
    de mise à distance du cogito cartésien encore très prégnant dans la
    pensée de son époque :
    « Descartes croit passer directement de l’intériorité d’un homme à
    l’extériorité du monde, sans voir qu’entre ces deux extrêmes se
    placent des sociétés, des civilisations, c’est-à-dire des mondes
    d’hommes. Rousseau qui, si éloquemment, parle de lui à la troisième
    personne […] anticipant ainsi la fameuse formule « je est un autre »
    […] s’affirme le grand inventeur de cette objectivation radicale […] :
    « je ferai sur moi à quelque égard les opérations que font les
    physiciens sur l’air pour en connaître l’état journalier30 ». »

    Définitions[modifier | modifier le code]
    Une des toutes premières définitions formalisées de l’anthropologie
    structurale par Lévi-Strauss concerne la parenté, et figure dès ce
    premier grand texte « programmatique » de 1945 qu’est L’analyse
    structurale en linguistique et en anthropologie (chap.II de
    Anthropologie structurale). Reprenant le modèle linguistique
    (phonologique) pour le dépasser, et s’appuyant sur l’analyse des
    niveaux dits d’appellations et d’attitude déjà décrits dans les
    systèmes de parenté par ses prédécesseurs, Lévi-Strauss éclaire la
    compréhension comparative de diverses ethnographies classiques
    (Trobriand, Siuai, Tcherkesses, Tonga, Lac Kutubu) en introduisant
    dans le groupe familial type le terme d’oncle maternel et la relation
    d’avunculat, pour construire son premier grand modèle structural resté
    depuis célèbre : « Cette structure repose elle-même sur quatre termes
    (frère, sœur, père, fils), unis entre eux par deux couples
    d’opposition corrélatives, et tels que, dans chacune des deux
    générations en cause, il existe toujours une relation positive et une
    relation négative. […] Cette structure est la structure de parenté la
    plus simple qu’on puisse concevoir et qui puisse exister. C’est à
    proprement parler l’élément de parenté31. » Loi générale applicable à
    de nombreux exemples, relations privilégiées par rapport aux termes,
    systèmes dépassant la conscience des individus, les grands principes
    de l’anthropologie structurale y sont déjà réunis en une « logique :
    un système de différences et une dynamique des régularités dans les
    relations de parenté. Leur analyse peut sous ce rapport prétendre au
    même degré de scientificité que celle revendiquée par la
    linguistique32 ».

    Une définition plus tardive de la méthode structurale par
    Lévi-Strauss, également restée célèbre et illustrant ses liens étroits
    avec la démarche intellectuelle générale des sciences fondamentales33,
    est celle figurant dans Tristes Tropiques (1955), son livre le plus
    diffusé : « L’ensemble des organisations sociales d’un peuple est
    toujours marqué par un style, elles forment des systèmes. Je suis
    persuadé que ces systèmes n’existent pas en nombre illimité, et que
    les sociétés humaines comme les individus […] ne créent jamais de
    façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans
    un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer. En faisant
    l’inventaire de toutes les organisations sociales observées, de toute
    celles imaginées […] on parviendrait à dresser une sorte de tableau
    périodique comme celui des éléments chimiques, où toutes les
    organisations réelles ou simplement possibles apparaîtraient groupées
    en familles, et où nous n’aurions plus qu´à reconnaître celles que les
    sociétés ont effectivement adoptées34. »

    Principes théoriques[modifier | modifier le code]
    À l’origine du travail de Lévi-strauss sur la notion de structure se
    trouve l’insatisfaction de l’ethnologue français quant à la définition
    du terme de « structure » dans l’ethnologie et l’anthropologie telles
    qu’il les découvre à partir de la fin des années 1930 : «
    L’anthropologie serait plus avancée si ses tenants avaient réussi à se
    mettre d’accord sur le sens de la notion de structure, l’usage qu’on
    peut en faire, et la méthode qu’elle implique35 ». L’ambition de
    Lévi-Strauss est donc de portée très générale, revisitant les bases
    méthodologiques de ces disciplines à leur niveau le plus fondamental,
    celui des oppositions intellectuelles très anciennes que la
    philosophie désigne classiquement sous les termes de structure et
    conjoncture, inné et acquis, nécessité et contingence, ou encore
    déterminisme et aléa.

    Initialement, au début des années 1940, Lévi-Strauss reprend les
    principes fondamentaux de la linguistique et de la phonologie
    structurales, consistant à étudier des faits36 :
    – à leur niveau non conscient, objectif, en rupture avec les
    disciplines des sciences sociales cantonnées jusqu’à là à l’étude des
    faits consciemment perçus par les individus (indigènes ou
    informateurs),
    – en privilégiant les relations entre les termes (ou éléments), et non
    plus seulement ces termes aux-mêmes,
    – sous l’angle de leur système d’appartenance, ensemble dynamique où
    évoluent ces termes et leurs relations réciproques,
    – par l’intermédiaire de lois générales, universelles, qu’il s’agit de
    formuler à la fois par une démarche inductive et déductive.

    Lévi-Strauss va cependant préciser sa méthode, en 1952, dans une
    communication orale en anglais, qui va devenir un texte fondateur de
    l’anthropologie structurale avec sa reprise en 1958 dans Anthropologie
    structurale sous le titre La notion de structure en ethnologie37.
    Lévi-Strauss y concède, en prenant l’exemple de Radcliffe-Brown, que
    son désaccord avec la tradition anglo-saxonne, du fait de la confusion
    des usages de la structure, est loin d’être évident à première vue. Il
    n’est pas le premier en effet à ambitionner d’appliquer aux sciences
    sociales le modèle des sciences dites naturelle, c’est-à-dire la
    recherche de la part du variable et de l’invariable dans l’analyse de
    toute réalité apparente : « que ce soit en linguistique ou en
    anthropologie, la méthode structurale consiste à repérer des formes
    invariantes au sein de contenus différents38 ». Il reconnaît que bien
    des ethnologues avant lui (anthropologues à l’époque aux États-Unis et
    Angleterre) ont décrit des invariants, et il rejoindrait volontiers, à
    première lecture, les conclusions brillantes portées en matière de
    parenté par Radcliffe-Brown, qui a largement associé à son nom le
    terme de « structure sociale » : « Il n’y a rien à ajouter à ce
    programme lucide […]. Sa découverte du système Kariera, dans la région
    précise et avec toutes les caractéristiques postulées par lui avant
    même de se rendre en Australie, restera dans l’histoire de la pensée
    structuraliste, comme une mémorable réussite déductive (1930-1931)39
    ».

    Cependant Lévi-Strauss ajoute aussitôt, quelques lignes plus loin, que
    Radcliffe-Brown « se fait, des structures sociales, une conception
    différente de celle avancée dans le présent travail ». La différence
    est en effet de taille : l’anthropologie sociale anglo-saxonne que
    Lévi-Strauss découvre à New-York à partir de 1941 (voir § Historique
    de la notion de structure) ne croit pas à l’autonomie d’une société en
    tant que système, c’est-à-dire à la présence d’un déterminisme
    sous-jacent, et s’en tient par une profonde conviction méthodologique
    à une approche empirique et descriptive de la structure, qu’elle
    ramène à une organisation sociale, à un « conglomérat de relations de
    personne à personne40 », et par comparaison avec les sciences
    naturelles, à la « morphologie et à la physiologie descriptive41 ».
    Finalement, ce que décrit l’anthropologie sociale anglo-saxonne sous
    le terme de structure ne sont pour Lévi-Strauss que des formes
    apparentes, des régularités perceptibles consciemment, et même
    simplement des relations sociales, refusant (les anthropologues
    anglais surtout) l’idée même de culture : « Rien n’existe que des
    êtres humains, liés les uns aux autres par une série illimitée de
    relations sociales » écrit Radcliffe-Brown (cité Lévi-Strauss42).

    Complètement à l’opposé de cet individualisme méthodologique,
    Lévi-Strauss est quant à lui convaincu, dans la tradition holiste de
    Durkheim et Mauss, qu’il existe (et c’est ce qu’il entend par
    structure) un déterminisme sous-jacent au fonctionnement de tout
    groupe humain, indétectable à une analyse de surface et illisible (en
    général) à la conscience des individus de ce groupe. Individus et
    groupe (ou société) sont deux niveaux différents qui doivent être
    étudiés séparément, sans être cependant étanches : les échanges sont
    permanents d’une part entre les individus et le groupe, d’autre part
    entre les différents types de groupes (géographiques, culturels,
    familiaux, professionnels, économiques…). Le déterminisme (la
    structure) du niveau collectif « communique » avec les individus,
    comme les gènes avec le phénotype (ou expression de surface, en
    génétique)43.

    Cette insistance dès 1952 sur la notion d’échange entre les différents
    niveaux du système social, à laquelle il consacre une longue partie de
    l’article La notion de structure en ethnologie en faisant notamment
    référence à la théorie de la communication44, témoigne dès cette
    époque de la proximité de Lévi-Strauss avec le paradigme systémique et
    le holisme émergentiste.

    Une structure géologique: un Quartz à tourmaline
    Parmi ce qu’il appelait ses trois « maîtresses », le marxisme, la
    psychanalyse et la géologie45, c’est incontestablement à cette
    dernière que Lévi-Strauss est resté le plus fidèle : « Freud et Marx
    servirent de repère au jeune ethnologue en quête d’un modèle de «
    géologie humaine » : l’inconscient, d’un côté, les infrastructures, de
    l’autre, sont l’équivalent des couches géologiques qui soutiennent
    n’importe quel paysage. Mais ni Marx ni Freud ne jouent, pour
    Lévi-Strauss, le rôle de modèles46 ». Cette fidélité à la géologie
    rejoint l’intérêt jamais démenti de Lévi-Strauss pour les sciences
    naturelles et fondamentales, et son souci constant de vérification de
    ses hypothèses dans les domaines les plus variés : mathématiques,
    physique, géologie, neurosciences naissantes47. Dans l’analyse
    structurale des mythes par exemple, il doit être tenu étroitement
    compte de l’environnement économique, technologique, climatique,
    botanique ou zoologique de la ou des sociétés considérées48.

    Doté de cette culture scientifique générale qu’il travaille
    régulièrement à étendre, Lévi-Strauss est bien au fait de la notion,
    devenue plus tard classique en systémique, de niveau de structuration
    du réel : en atomes, en molécules, en cellules vivantes (ou en cristal
    minéral), en organes (comme le cerveau), en organismes (individus), et
    enfin en groupes d’individus (société humaine par exemple), comme
    autant de systèmes dotés de règles invariantes (« structurales »)
    propres à chacun, et modifiables avec des interactions entre niveaux.
    Lévi-Strauss fournit, avec « l’efficacité symbolique » (la guérison
    par la cure chamanique) un exemple tout à fait caractéristique de
    cette hypothèse scientifique, concernant en l’occurrence une
    interaction entre d’une part le niveau « organisme humain », d’autre
    part le niveau sous-jacent (la partie inconsciente du cerveau) et le
    niveau sus-jacent (un récit collectif généré par la société à laquelle
    appartiennent le patient et le chaman) :« Que la mythologie du chaman
    ne corresponde pas à une réalité objective n’a pas d’importance : la
    malade y croit et elle est membre d’une société qui y croit. […]
    L’efficacité symbolique consisterait précisément dans cette «
    propriété inductrice » que possèderaient, les unes par rapport aux
    autres, des structures formellement homologues pouvant s’édifier, avec
    des matériaux différents, aux différents étages du vivant : processus
    organiques, psychisme inconscient, pensée réfléchie49 ».

    Pour approcher ce déterminisme sous-jacent qu’est la structure du
    groupe, Lévi-Strauss utilise les mêmes concepts que les sciences
    naturelles : modèle, transformation et système, qu’il situe par
    opposition à la forme et dont il précise le rapport à la diachronie
    (déroulement historique).

    Structure et modèle[modifier | modifier le code]
    Le concept de modèle est central chez Lévi-Strauss50, qui lui donne la
    même définition que celle utilisée par les sciences naturelles : un
    outil intellectuel permettant de se représenter et donc d’appréhender,
    sous-jacente à la réalité étudiée, une structure elle-même abstraite
    mais dont les manifestations sont très réelles. Cette représentation à
    l’aide du modèle n’est pas seulement intellectuelle, mais volontiers
    visuelle, spatiale : un graphe, un schéma, une carte. Le modèle est
    instrument d’approche, à caractère provisoire, qui s’il apparaît
    validement expliquer la réalité étudiée, est retenu alors plus
    définitivement sous le terme de structure51.

    Pour être valide, le modèle doit avoir été expérimenté, testé
    intellectuellement sur des situations réelles qu’il doit pouvoir
    expliquer efficacement. Il est établi non pas exclusivement par
    induction (étudier des cas particuliers pour un tirer des hypothèses)
    ou exclusivement par déduction (formuler des hypothèses puis les
    tester sur le réel), mais par inférence, c’est-à-dire utilisation
    conjointe d’inductions et de déductions, ou « allers-retours » entre
    hypothèses et réel. Comme l’illustre l’article de 1964 « Critères
    scientifiques dans les disciplines sociales et humaines », repris
    comme chapitre XVI de Anthropologie structurale deux (1973),
    Lévi-Strauss se montre donc d’une grande exigence concernant le choix
    de l’objet d’étude : le modèle structural ne peut correspondre à
    n’importe quelle construction théorique, et doit satisfaire à des
    conditions rigoureuses, en particulier l’exhaustivité (le modèle doit
    rendre compte de tous les faits observés) et la prédictibilité (le
    modèle doit permettre d’anticiper les changements observés dans les
    faits). Lévi-Strauss rappelle régulièrement, comme impératif de
    rigueur dans la conduite de l’analyse structurale, le fait que toute
    réalité sociale ne s’y prête pas nécessairement, sans que rien (ou
    très peu de choses) ne permette de savoir a priori s’il existe une
    structure sous-jacente déterminant cette réalité, ou si celle-ci
    répond à un jeu de phénomènes aléatoires sans logique de système : «
    je suis tout prêt à admettre qu’il y a, dans l’ensemble des activités
    humaines, des niveaux qui sont structurables et d’autres qui ne le
    sont pas. Je choisis des classes des phénomènes, des types de
    sociétés, où la méthode est rentable52. »

    Ainsi la structure atomique, prototype du déterminisme fondamental de
    la matière ressenti par les savants dès l’Antiquité grecque mais
    radicalement inaccessible à l’échelle sensorielle humaine, a été
    représentée pendant plusieurs siècles sous différents modèles qui ont
    constitué autant de projections intellectuelles. La structure atomique
    a fini par s’imposer dans la communauté scientifique à l’époque
    moderne dans sa forme actuelle. De même, en biologie, l’ADN définit
    l’invariant de l’organisme (son génotype), et la construction
    protéique qui en découle définit la part variable ou phénotype.

    Lévi-Strauss reviendra régulièrement au long de son œuvre sur la
    notion de modèle, à laquelle il consacre par exemple tout un chapitre
    du second volume de Anthropologie Structurale deux paru en 1973
    (chap.VI, Sens et usage de la notion de modèle, à partir d’un article
    originalement en anglais datant de 1960). Comparant l’analyse
    structurale à un jeu de patience de type puzzle, il y insiste sur le
    fait que le modèle structural, en l’occurrence l’agencement logique
    des pièces entre elles, peut ne pas exister si le découpage a été
    aléatoire, et si à l’inverse il existe, il s’agit alors de faire
    apparaître la formule mathématique utilisée pour le découpage, clé de
    la structure : « informations sans correspondance perceptible avec le
    puzzle tel qu’il apparaît superficiellement au joueur, bien qu’elles
    seules puissent le rendre intelligible et fournir une méthode logique
    pour le résoudre53 ».

    Transformation et système[modifier | modifier le code]

    Le Tableau périodique des éléments établi par Mendeleïev en 1869
    Chez Lévi-Strauss, la notion de système est bien différenciée de celle
    de structure, et étroitement liée à celle de transformation. Le
    système (social) est une modélisation de la réalité (en société), sous
    la forme d’un ensemble composé d’éléments entretenant entre eux des
    relations. La structure en revanche, découverte au terme du
    raisonnement structural (au moyen des modèles), se réduit par
    définition à celle des configurations éléments/relations qui ne varie
    pas d’un système à l’autre au sein du même groupe de système. Le
    passage d’un système à un autre au sein de ce groupe, ou permutation
    de termes et de relations s’articulant autour de l’invariant que
    constitue la structure, définit le concept naturaliste de
    transformation très souvent utilisé par Lévi-Strauss (sur la base des
    travaux en biomathématiques de D’Arcy Wentworth Thompson), ainsi que
    le concept mathématico-logique associé de groupe de transformation54
    (ou ensemble des transformations observables) : « La notion de
    transformation est inhérente à l’analyse structurale. Je dirais même
    que toutes les erreurs, tous les abus commis sur ou avec la notion de
    structure proviennent du fait que leurs auteurs n’ont pas compris
    qu’il est impossible de la concevoir séparée de la notion de
    transformation. La structure ne se réduit pas au système, ensemble
    constitué d’éléments et de relations qui les unissent. Pour qu’on
    puisse parler de structure, il faut qu’entre les éléments et les
    relations de plusieurs ensembles apparaissent des rapports invariants,
    tels qu’on puisse passer d’un ensemble à un autre au moyen d’une
    transformation55. »

    Ainsi, l’ensemble des configurations possibles du système atomique
    empiriquement constatées dans la nature, décrite par Mendeleiev dans
    son célèbre tableau périodique des éléments, est une des applications
    dans les sciences naturelles du principe de transformation ;
    Lévi-Strauss y fait référence à propos de la linguistique structurale
    dans l’article Langage et Société de 195156, puis en 1955 dans Tristes
    Tropiques, avec sa définition citée plus haut34. Ce qui est transformé
    d’un atome à l’autre est le nombre Z de protons, ou d’un isotope à
    l’autre le nombre N de neutrons, tandis que la structure atomique
    définit ce qui entre deux atomes ou deux isotopes ne varie jamais : la
    présence de nucléons regroupés par une interaction (la liaison
    nucléaire) forte au sein d’un noyau, autour duquel gravitent des
    électrons. Les relations au sein de la structure comptent donc
    largement autant que les éléments eux-mêmes.

    De même, deux variantes d’un mythe constatées chez deux tribus
    indiennes proches sont potentiellement explicables par une
    transformation (dans l’espace) autour d’une même structure du mythe ;
    ou encore, un changement du système de parenté constaté au sein d’une
    même société entre deux époques peut trouver son origine dans une
    transformation (dans le temps) du système autour de la même structure
    familiale que Lévi-Strauss définit classiquement comme l’atome de
    parenté, par analogie avec la physique.

    Structure et forme[modifier | modifier le code]
    Cette dialogique permanente entre structure et conjoncture différencie
    nettement Lévi-Strauss de la conception de la structure dans les
    disciplines du langage (linguistique, théorie de la littérature,
    sémiologie, sémiotique, psychanalyse lacanienne). Fortement marquées
    par la filiation saussurienne et formaliste (Propp et les formalistes
    Russes), ces disciplines identifient la structure à un contenant
    immanent (la « forme » invariable, souvent dite « signifiant »),
    qu’elles dissocient clairement du contenu (le « signifié », dépendant
    de l’individu donc variable), prolongeant ainsi la « coupure
    saussurienne » entre « signifiant » et « signifié », et entre langage
    et parole : « L’analyse structurale dont se réclament indûment
    certains critiques et historiens de la littérature consiste, au
    contraire, à rechercher derrière des formes variables des contenus
    récurrents. On voit ainsi, déjà, apparaître un double malentendu : sur
    le rapport du fond et de la forme, et sur la relation entre des
    notions aussi distinctes que celles de récurrence et d’invariance, la
    première encore ouverte à la contingence alors que la seconde se
    réclame de la nécessité57. »

    Cette différenciation, fondamentale dans l’anthropologie structurale,
    entre structure et forme a été particulièrement détaillée par
    Lévi-Strauss dans un article de 1960, La structure et la forme (repris
    en 1973 dans Anthropologie structurale deux), à propos d’un article de
    1928 du formaliste Russe Vladimir Propp (édité en Français en 1960
    sous le titre Morphologie du conte) : « Propp fait deux parts dans la
    littérature orale: une forme qui constitue l’aspect essentiel parce
    qu’elle se prête à l’étude morphologique, et un contenu arbitraire
    auquel, pour cette raison, il n’accorde qu’une importance accessoire.
    [Cela] résume toute la différence entre structuralisme et formalisme.
    […] La position formaliste […] est condamnée à rester à un tel
    niveau d’abstraction qu’elle ne signifie plus rien, et qu’elle n’a,
    pas davantage, de valeur heuristique. Le formalisme anéantit son
    objet58. »

    Structure et histoire[modifier | modifier le code]
    Dès qu’elle va connaître la notoriété, la méthode structurale va
    logiquement se trouver en tension avec les disciplines et théories
    ayant pour objet d’étude de la part variable des phénomènes, au
    premier rang desquelles l’histoire, qui étudie la dimension temporelle
    du variable. À mesure que le structuralisme dépasse l’anthropologie,
    se médiatise et se radicalise dans le formalisme, c’est-à-dire dans
    une perception exclusivement invariante de tout phénomène, il s’oppose
    de plus en plus fortement aux changements de la réalité dans le temps
    jusqu’à se considérer vis-à-vis de l’histoire comme « antinomique,
    comme la mariage du feu et de l’eau59 ».

    Explorant le champ intellectuel de l’invariant relativement méconnu à
    l’époque dans les sciences sociales, Lévi-Strauss se trouve donc très
    tôt amené à analyser sur le plan méthodologique le travail des
    historiens, et le rapport entre les filiations intellectuelles et
    habitudes de travail des différentes disciplines qu’il aborde
    (sociologie, ethnologie, ethnographie et histoire, principalement). Il
    consacre dès la fin des années 1940 de nombreux textes et articles à
    cette méthodologie comparative : Histoire et ethnologie, en 1949
    (chap.I de Anthropologie structurale), Place de l’anthropologie dans
    les sciences sociales et problèmes posés par son enseignement, en 1954
    (chap.XVII de Anthropologie Structurale), Le champ de l’anthropologie,
    leçon inaugurale de la chaire d’anthropologie sociale faite au Collège
    de France en 1960 (Chap.I de Anthropologie Structurale deux), La
    Pensée sauvage en 1962 (avec un chapitre Histoire et dialectique),
    Critères scientifiques dans les disciplines sociales et humaines, en
    1964 (chap.XVI de Anthropologie Structurale deux). Le dernier de ces
    textes sur les frontières et divergences disciplinaires sera, en 1983,
    un discours prononcé dans le cadre des conférences Marc Bloch de
    l’EHESS (puis publié dans les Annales60) sous le même titre, Histoire
    et ethnologie, que l’article de 1949.

    La posture analytique et critique de Lévi-Strauss vis-à-vis de
    l’histoire, originale pour l’époque, particulièrement dans le contexte
    anti-historicisant de la fièvre structuraliste des années 1960, a été
    à l’origine de nombreux malentendus entre Lévi-Strauss et ses
    lecteurs. Là où l’anthropologue rejette les postures purement
    narratives, évolutionnistes ou diffusionnistes de la discipline
    historique, et pose le débat en termes de synchronie/diachronie,
    structure/événement et continuité/discontinuité, faisant dialoguer
    l’histoire (le variable) et la structure (l’invariant), ses
    détracteurs ont souvent vu un rejet en bloc de l’histoire et de toute
    notion de variabilité, de contingence61. Lévi-Strauss, non sans
    quelques formules provocantes (« L’histoire mène à tout, mais à
    condition d’en sortir »62), répondra régulièrement à ses critiques sur
    son attachement à l’histoire :

    « On nous a parfois reproché d’être fermé à l’histoire et de lui faire
    une place négligeable dans nos travaux. Nous ne la pratiquons guère,
    mais nous tenons à lui réserver ses droits. Nous croyons seulement que
    dans cette période de formation où se trouve l’anthropologie sociale,
    rien ne serait plus dangereux qu’un éclectisme brouillon, qui
    chercherait à donner l’illusion d’une science achevée en confondant
    les tâches et en mélangeant les programmes »

    — (Leçon inaugurale au Collège de France, 196063).
    « C’est donc aux rapports entre l’histoire et l’ethnologie au sens
    strict, que se ramène le débat. Nous nous proposons de montrer que la
    différence fondamentale entre les deux n’est ni d’objet, ni de but, ni
    de méthode ; […] elles se distinguent surtout par le choix de
    perspectives complémentaires : l’histoire organisant ses données par
    rapport aux expressions conscientes, l’ethnologie par rapport aux
    conditions inconscientes, de la vie sociale »

    — (Histoire et ethnologie, 194964).
    Lévi-Strauss considère comme rôle et fonction fondamentaux de
    l’anthropologie l’analyse du temps présent (synchronique) d’une
    société, ce qui n’est donc pas un rejet en soi de la dimension
    diachronique (historique) mais relève d’une posture méthodologique
    soigneusement élaborée. Dans ce projet, aucune information
    (géographique, zoologique, biologique, climatique… aussi bien
    qu’historique) n’est à négliger, et Lévi-Strauss s’intéressera de près
    à de très nombreuses disciplines scientifiques, mais ces informations
    interviennent par choix de méthode à une étape secondaire du
    raisonnement, comme vérification des hypothèses et garantie de
    fiabilité65 : « Pour toute forme de pensée et d’activité humaine, on
    ne peut poser des questions de nature et d’origine avant d’avoir
    identifié et analysé les phénomènes […]. Il est impossible de discuter
    sur un objet, de reconstituer l’histoire qui lui a donné naissance,
    sans savoir d’abord ce qu’il est ; autrement dit, sans avoir épuisé
    l’inventaire de ses déterminations internes66. » Appliquant cette
    théorisation aux systèmes de parenté et aux mythes, Lévi-Strauss
    propose une explication des changements de configuration dans ces
    systèmes en rupture radicale avec l’évolutionnisme, le fonctionnalisme
    ou le diffusionnisme67 : rien ne sert selon lui de reconstituer une
    généalogie et de chercher des origines, comme le fait l’histoire
    cumulative (téléologique), avec un biais d’auto-légitimation de
    l’historien considérant sa propre société comme « évoluée » et les
    précédentes « primitives ». Critiquant le lien entre savoir historique
    et idéologie historiciste68, l’anthropologie structurale considère la
    société comme un système doté d’une structure (sa partie invariante,
    son « ADN »), et chaque modification de ce système, dans l’espace
    aussi bien que dans le temps, comme un changement de conformation
    (réarrangement) de sa structure sous la pression d’événements
    extérieurs. Ce principe théorique, que Lévi-Strauss appelle
    transformation (voir plus haut), illustre les relations permanentes
    que le système social entretient avec son environnement, et la notion
    liée de stabilité (ou auto-adaptation) du système social, proche de ce
    que la systémique appelle homéostasie : « Si une donnée se maintient à
    travers de multiples époques, résiste à de nombreuses transformations,
    c’est que cette donnée a une raison d’être qui est à chaque fois
    actuelle et qui est donc autre que la simple transmission. Cette
    cohérence, à chaque moment ou période, appelons-la « structure ». On
    pourrait donc dire que non seulement elle résiste à l’événement
    (entendu comme ce qui varie) mais bien mieux : elle est ce qui le
    suscite puisque c’est parce qu’elle résiste qu’il y a une continuité,
    c’est-à-dire qu’il y a une classe homogène d’événements dans la
    durée69. » Concernant des traits communs de parenté, d’art ou de
    mythologie retrouvés dans des populations d’aires géographiques très
    éloignées, là où le diffusionnisme fait l’hypothèse d’anciens
    mouvements de populations, Lévi-Strauss propose d’envisager
    l’apparition de configurations identiques des structures de l’esprit
    humain en société sous l’effet de conditions matérielles identiques
    (économiques, climatiques, géographiques, démographiques, etc)70.

    Les rapports de Lévi-Strauss à la discipline historique, à côté de
    leur indéniables aspects scientifiques et méthodologiques, n’ont pas
    cependant été exempts de considérations institutionnelles et
    d’ambitions universitaires. Même avec les historiens des Annales,
    pourtant partisans de l’histoire de la longue durée et très proches
    des visées scientifiques de l’anthropologie structurale, Lévi-Strauss
    s’est trouvé en compétition pour l’hégémonie intellectuelle et la
    tenue des chaires d’enseignement : « en 1960, l’histoire et
    l’ethnologie, qui se sont tant rapprochées, étaient, si j’ose dire, en
    concurrence pour capter l’attention du public71 ».

    pascal cimbombo, expert en anthropologie de la santé sociale

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