Fred Gisa Rwigyema, souvent orthographié Rwigema, est une figure ambivalente de l’histoire des Grands Lacs. Considéré comme le fondateur du Front Patriotique Rwandais (RPF) et héros national au Rwanda, son parcours est aussi marqué par des zones d’ombre tactiques et idéologiques. Pourquoi les Tutsi d’Ouganda et du Rwanda lui vouent-ils une vénération quasi religieuse ?
Il nous a paru utile de démêler les fils d’une légende construite, entre exploits militaires, manipulations politiques et récupérations mémorielles. Né en 1957 à Gitarama (Rwanda), Rwigyema fuit les pogroms anti-Tutsi de 1959 avec sa famille pour se réfugier en Ouganda. Dans les camps de Nshungerezi, il grandit avec la rage du déracinement. En 1976, il rejoint le Front de salut national (FRONASA) de Yoweri Museveni.
C’est là où il côtoie Paul Kagame et d’autres futurs leaders du RPF. Son engagement aux côtés des rebelles ougandais contre Idi Amin (1979) puis Milton Obote (1981–1986) forge sa réputation de tacticien implacable. Après la victoire de la National Resistance Army (NRA) en 1986, Rwigyema devient vice-ministre de la Défense de l’Ouganda bien qu’il soit citoyen rwandais avéré.
Il dirige des opérations contre les rébellions nordistes (ex. Holy Spirit Movement d’Alice Lakwena), où il gagne le surnom de Mungu wa vita (« Dieu de la guerre » en swahili). Paradoxalement, des témoignages révèlent son aversion pour les massacres inutiles, comme lors de la bataille de Corner Kilak (1987), où il sauve des prisonniers NRA tout en éliminant un chef rebelle redouté.
En 1990, Rwigyema mène 10 000 déserteurs tutsis de l’armée ougandaise dans l’invasion du Rwanda, déclenchant la guerre civile. L’attaque, déguisée en préparatifs pour la fête de l’indépendance ougandaise, est un échec initial. Le 2 octobre, Rwigyema meurt dans des circonstances troubles : version officielle (balle perdue) contre témoignages accusant un rival tutsi, Peter Bayingana, de l’avoir assassiné pour divergences tactiques.
Sa disparition précoce permet au RPF de cristalliser sa figure en martyr. Paul Kagame, qui lui succède, utilise son héritage pour légitimer la lutte contre le régime Habyarimana et, plus tard, le génocide des Tutsi. Rwigyema incarne ainsi le « Moïse » qui a guidé son peuple vers la Terre promise sans y entrer lui-même – une analogie fréquente dans les discours officiels rwandais.
Les récits divergent sur son caractère. D’un côté, des témoignages le dépeignent horrifié par les massacres, rêvant d’écrire ses mémoires pour dénoncer la violence. De l’autre, ses opérations en Ouganda (ex. répression dans le nord) et son rôle dans la militarisation des réfugiés tutsis alimentent des critiques sur son bilan. Le régime Kagame a érigé Rwigyema en symbole de l’unité tutsie.
Paul Kagame occulte ses liens ambivalents avec Yoweri Museveni et les tensions internes au RPF. Son mausolée au cimetière des Héros de Remera (Kigali) sert de lieu de propagande, où son histoire est épurée des conflits ethniques complexes qui ont marqué sa vie. Pour les Tutsi, Rwigyema incarne la revanche sur l’exil. Son retour armé au Rwanda symbolise la reconquête d’une patrie perdue.
Son succès contre des régimes hostiles (Amin, Obote, Habyarimana) en fait un modèle de résistance. Sa mort permet d’unifier le RPF sous Paul Kagame, tout en évitant les controverses qu’aurait pu générer sa survie (ex. rivalités post-guerre). Le culte de Rwigyema s’inscrit dans une narration qui glorifie les Tutsi comme une élite naturelle, destinée à gouverner. C’est exactement ce que fait Muhoozi Kainerugaba.
Cette mythologie, héritée en partie du colonialisme belge (qui racialisait les Tutsi), est réactivée pour légitimer le pouvoir actuel en Ouganda mais surtout au Rwanda qui tente même de l’imposer en RDC. Fred Rwigyema est moins un personnage historique qu’une construction mémorielle. Son parcours, bien que remarquable, a été simplifié pour servir des agendas politiques post-génocide.
La dévotion des Tutsi à son égard révèle moins la réalité de l’homme que le besoin d’une figure fondatrice – un « Muchwezi » (être semi-divin dans la tradition banyarwanda) capable de transcender les traumatismes collectifs. Reste à savoir si cette idolâtrie survivra à l’épreuve des archives et des contre-récits émergents pour interroger les mécanismes de l’héroïsation dans les sociétés post-conflit.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













