Le récit d’une mère, Marie-Ange Mushebekwa, ancienne ministre des Droits Humains et journaliste, dont les enfants ont été frappés est, à juste titre, profondément troublant. Personne ne peut cautionner la violence physique, surtout lorsqu’elle est infligée à des enfants par des adultes, et encore moins par des représentants de l’ordre. Cet aspect est indiscutable et doit être condamné avec fermeté.
Cependant, le devoir journalistique nous impose de dépasser l’émotion immédiate pour examiner l’ensemble des circonstances. Car une tragédie, aussi brutale soit-elle, s’inscrit rarement dans un vide contextuel. Elle émerge souvent d’une série de choix et de négligences partagées. En présentant cette affaire uniquement sous l’angle de l’agression, on occulte des questions fondamentales de responsabilité éducative et parentale qui méritent d’être posées, sans pour autant excuser l’inacceptable.
L’histoire racontée par Marie-Ange Mushebekwa suscite, à la lecture, plusieurs interrogations troublantes qui nuancent considérablement le récit initial. La première question, et non la moindre, concerne la surveillance parentale. Madame Mushebekwa indique que ses fils, âgés de 17 et 18 ans, ont été invités à “chiller” par des filles mineures jusqu’à 4h30 du matin. C’est elle qui l’a écrit sur ses réseaux sociaux.
En tant que parent, quelles vérifications ont été effectuées puisque ses garçons seraient arrivés au lieu de l’incident aux alentours de 1h du matin ? Avait-elle échangé avec les parents de la fille mineure qui se trouvait ses copines pour valider cette invitation nocturne ? Connaissait-elle l’absence desdits parents au lieu où devait se dérouler le “chilling”? Savait-elle que la mère de famille était en voyage en province et que le père était absent pour une fête de mariage ?
Laisser ses adolescents, dont un est tout juste majeur, dans une maison sans supervision adulte jusqu’à l’aube interroge sur le cadre éducatif posé. La deuxième interrogation porte sur l’heure et les circonstances de l’arrivée. Comment ces jeunes sont-ils arrivés sur les lieux ? En taxi à une heure avancée ? Avaient-ils déjà l’autorisation de sortir aussi tardivement ? Étaient-ils déjà dehors avant de se rendre chez les filles ?
Le fait que la mère soit elle-même partie les “récupérer” à 8h30 suggère qu’elle était au courant de leur présence dans une maison sans responsable. Pourquoi, alors, ne pas être intervenue plus tôt ? Et surtout, pourquoi ne pas avoir réglé le différend sur place, en tant qu’adulte responsable, en discutant avec l’autre parent présent, plutôt que de laisser la situation dégénérer en confrontation médiatique ?
La troisième question touche à un possible double standard. Imaginons un instant que les rôles soient inversés. Si ses enfants avaient été des filles de 17 et 18 ans, aurait-elle accepté qu’elles passent la nuit dans la maison d’un garçon majeur et de surcroît dans la chambre de ce dernier, en l’absence de ses parents et de tout autre adulte ? La réponse instinctive de la plupart des parents met en lumière le caractère pour le moins inconscient de la situation créée.
Le père des filles mineures, en rentrant et découvrant trois jeunes hommes dont deux majeurs dans la chambre de sa fille mineure sous le lit à une heure pareille, a probablement vu rouge. Sa réaction, bien que condamnable dans sa forme, plonge ses racines dans un sentiment de violation et de colère que tout parent est en mesure de comprendre, même sans l’approuver. La quatrième interrogation est d’ordre juridique et sociétal.
Dans un pays régulièrement qualifié de “capitale mondiale du viol”, la présence de deux majeurs dans l’intimité nocturne d’une mineure soulève une question grave : y a-t-il eu des rapports sexuels ? Si oui, nous sortons du cadre d’une simple “correction” pour entrer dans celui d’une affaire pénale sérieuse. En tant qu’ancienne ministre des Droits Humains, quelle lecture Madame Mushebekwa a-t-elle de cette éventualité ?
Son silence sur ce point dans son récit public est éloquent et la tentative de victimisation d’une affaire privée l’est encore plus. Enfin, la dernière question concerne la médiatisation de l’affaire. Pourquoi ce dossier, qui relève avant tout de conflits privés et de manquements éducatifs partagés, est-il exposé sur la place publique et teinté de revendications politiques ? Ne s’agit-il pas d’une tentative de détourner l’attention des négligences qui ont conduit à cette nuit tragique ?
La justice devrait certes être rendue pour les violences subies, mais elle devrait aussi examiner l’ensemble des comportements qui ont mené à ce point de rupture. Condamner la violence est un devoir. Mais s’interroger sur les chaînes de responsabilités qui y mènent en est un autre, tout aussi crucial. Cette affaire n’est pas simplement celle d’un père qui aurait ordonné à des policiers de corriger des jeunes garçons se trouvant où ils ne devraient jamais se trouver sans la présence d’un adulte.
C’est aussi, et peut-être avant tout, le symptôme d’un profond relâchement de l’autorité parentale, d’une démission face à l’encadrement des adolescents, et d’une confusion dangereuse entre vie privée et exposition médiatique. Avant de réclamer justice pour ses enfants, peut-être l’ancienne ministre Marie-Ange Mushebekwa qui a agi en mère et non en responsable publique, et tous les parents impliqués, devraient-ils se demander : quelle part de cette nuit horrible aurait pu être évitée par un simple coup de fil, une vérification, ou un cadre familial plus strict et plus protecteur ?
La véritable éducation de notre jeunesse commence par là : par la responsabilité des adultes qui les élèvent.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













