Ils se font appeler “les frères”. Mais pour des millions d’Ougandais, les Bavandimwe – ces Rwandais naturalisés ou résidents permanents – ressemblent davantage à des cousins encombrants dont on ne connaît jamais vraiment la loyauté. Aujourd’hui, cette communauté ne se contente plus de vivre sur les terres ougandaises : elle exige d’en être une tribu officielle.
Une demande en apparence anodine, en réalité une bombe à retardement ethnique. Car dans une région où les frontières ont été tracées au cordeau par le colonialisme, où chaque groupe sait à quelle colline il appartient, reconnaître une “tribu rwandaise” en Ouganda revient à graver dans le marbre constitutionnel ce que beaucoup soupçonnent déjà : une allégeance duale, un pied à Kampala, l’autre à Kigali. Le piège identitaire est en train de se refermer.
L’étincelle ? La récente visite de Paul Kagame, aussitôt suivie par la bénédiction du fils du régime. Muhoozi Kainerugaba, l’héritier présidentiel et chef de la puissante armée ougandaise, a promis la lune : documents d’identité, passeports, papiers facilités pour les Bavandimwe. Traduisez : une naturalisation de masse déguisée en geste fraternel. Dans un pays où l’on sait que Muhoozi ne parle jamais sans l’aval de son père, cette annonce a valeur de tract diplomatique.
Mais le message envoyé aux Ougandais est terrible : le pouvoir est prêt à brader la citoyenneté sur l’autel de l’amitié avec Kigali. L’opinion publique, elle, voit rouge. Comment ne pas lire dans cette mansuétude soudaine la main longue de Paul Kagame, qui n’a jamais caché son ambition d’étendre son influence bien au-delà des mille collines ? Le malaise, pourtant, n’est pas né d’hier. Il couvait depuis l’arrivée massive de réfugiés rwandais dans les années 1990.
Depuis que les commerces de Kampala ont changé de mains, depuis que le kinyarwanda résonne plus fort dans certains quartiers. Mais cette fois, le tabou est levé. En réclamant le statut de tribu, les Bavandimwe ne demandent pas l’assimilation : ils réclament la reconnaissance officielle de leur différence. Et en l’accordant, Kampala signe un chèque en blanc à une communauté dont on sait qu’elle reste, pour une partie d’entre elle, viscéralement liée au FPR et à son projet hégémonique.
L’Ouganda serait-il en train de subventionner sa propre fragilisation ? Car c’est bien là que le bât blesse. Dans l’esprit de l’Ougandais lambda, cette facilitation n’a rien d’administratif : elle est perçue comme une infiltration protocolaire. Offrir des papiers d’identité à une diaspora que Kigali considère comme sienne, c’est offrir des soldats potentiels à la première crise venue. L’histoire récente l’a montré.
Quand les relations entre Kampala et Kigali se tendent, les loyautés s’inversent, et les frontières s’effacent. En cédant à ce chantage identitaire déguisé en plaidoyer, le régime Museveni ne se contente pas de mécontenter son opinion : il installe une poudrière au cœur même de sa nation. Et quand l’étincelle viendra, ce ne seront pas des papiers qui arrêteront les flammes.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR












