Ils sont assis là, au cœur du chaos, comme des missionnaires du beau dans un désastre urbain. Leur nom ? Le Bureau d’Étude et d’Aménagement Urbanain – le BEAU, s’il vous plaît. Leur mission ? Rien de moins que de transformer Kinshasa en cité radieuse, une mission à la Tom Cruise, mais sans le câble de sécurité, le budget, ni visiblement, le moindre plan cohérent.
Leur QG, perdu dans un dédale de ruelles informelles à Limete, est un chef-d’œuvre d’ironie involontaire. Ici, la laideur a triomphé. Elle a gagné. Elle règne en maîtresse absolue sur un paysage de désordre, défiant toute tentative d’embellissement. Les employés du BEAU, ces architectes de l’harmonie sortis de nulle part, doivent chaque jour traverser un champ de bataille urbain – des routes qui n’en sont pas, des maisons entassées comme après un naufrage, et une rivière, la Funa, qui déborde de rire à chaque pluie.
Leur plus grande réussite ? Avoir érigé leur propre bâtiment de manière à obstruer partiellement le flux des eaux, aggravant sciemment les inondations qu’ils sont censés résoudre. C’est du génie, mais un génie tourné vers la création de problèmes. On imagine les réunions stratégiques : “Et si, pour mieux comprendre les inondations, nous en devenions nous-mêmes la cause première ?”
Autour d’eux, deux agences sœurs – Voiries et Grands Travaux – forment un triumvirat de l’inefficacité, un “triangle des Bermudes” de l’urbanisme où toute logique disparaît sans laisser de trace. Ils planchent sur des schémas directeurs pour des villes futures tandis que le quartier qui les abrite ressemble à s’y méprendre à une favela brésilienne. C’est comme installer le QG de la NASA dans un champ de patates.
Les habitants de la commune de Limete, médusés, contemplent ce spectacle surréaliste. “Le BEAU, c’est comme une maladie congénitale ici”. On appelle ce bureau, qui devrait aider le Gouverneur Daniel Bumba, BEAU en sigle, mais il n’y a rien de beau. Même le nom proteste. Tout le monde semble trouver normal qu’un bureau d’étude et d’aménagement urbain budgétivore ne serve, pour rester objectif, à rien.
À Kinshasa, on peut être chargé de la beauté sans jamais avoir rien réalisé de concret, si ce n’est d’incarner, pierre après pierre, le plus parfait des paradoxes. Le BEAU ne trône pas simplement au milieu du chaos ; il en est devenu la pièce maîtresse de l’impuissance reprochée au Gouverneur Daniel Bumba, un monument à la gloire de l’absurde, où la laideur a définitivement vaincu le beau. Et le pire, c’est qu’ils n’ont sans même pas l’air de s’en rendre compte.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













