Jeudi 9 avril 2026, près de l’arrêt « 24 » sur le boulevard du 30 juin, un homme d’une soixantaine d’années a entrepris de rappeler aux chauffeurs de bus “207” les règles élémentaires du stationnement. Sa méthode : tambouriner avec insistance sur la carrosserie des véhicules arrêtés en infraction, sans prononcer un seul mot. Une intervention silencieuse qui a d’abord provoqué l’incompréhension et la colère, avant de faire écho à un ras-le-bol plus large des usagers de la route.
Il est environ 10 heures du matin sur le boulevard du 30 juin, dans sa portion à sens unique remontant vers le centre-ville. Comme chaque jour, plusieurs minibus de transport en commun de type « 207 » se sont arrêtés pour charger des passagers. Mais ce matin-là, leur stationnement est particulièrement anarchique : les véhicules empiètent largement sur le passage piéton et mordent sur la chaussée, obligeant les autres voitures à manœuvrer dangereusement.
C’est alors qu’un homme âgé, vêtu d’une simple chemise, s’approche du premier bus. Sans un regard pour le chauffeur, il se met à marteler l’arrière du véhicule du plat de la main, dans un bruit sourd et répété. La réaction ne se fait pas attendre. “Il est fou ce vieux !”, lance un passager en swahili. Le chauffeur, décontenancé, sort la tête par la fenêtre pour invectiver l’intrus. Mais l’homme continue sa ronde, imperturbable, passant d’un bus à l’autre pour y infliger le même traitement.
L’incompréhension vire à la colère collective. C’est alors que deux passagers d’un certain âge, assis à l’arrière d’un des véhicules, brisent le chœur des protestations. “Il a raison, nous n’avons pas le droit de nous arrêter ici”, lâchent-ils à voix haute. Le silence se fait dans le bus. Le chauffeur, penaud, redémarre sans demander son reste. Et de fait, le code de la route congolais est clair : l’arrêt sur un passage piéton est formellement interdit, de même que le stationnement en double file ou gênant la circulation.
Joint par téléphone, M. (Nom fictif ou réel d’un expert), ancien commissaire divisionnaire de la police de circulation, confirme : “Sur une voie à sens unique comme le boulevard du 30 juin, les bus doivent impérativement s’arrêter en file indienne le long du trottoir, sans dépasser le marquage au sol.” Une règle bafouée quotidiennement par les chauffeurs de “207”, dont les arrêts “sauvages” sont une source majeure d’embouteillages et d’accidents dans la capitale.
Mais au-delà du simple rappel au règlement, c’est la méthode employée par ce mystérieux passant qui interroge. Pourquoi ne pas avoir crié, insulté, ou appelé la police ? “Dans une ville où tout le monde gueule pour rien, frapper sans parler, c’est presque une forme de méditation”, ironise M. Albert M., sociologue urbain à l’Université de Kinshasa. “C’est un geste paradoxal : violent dans la forme (on tape sur une voiture), mais retenu dans l’intention.
Cela force les chauffeurs à réfléchir par eux-mêmes, sans qu’on leur assène un discours moral.” Une pédagogie du silence qui, ce matin-là, a fonctionné mieux qu’un long sermon. La scène, pour anecdotique qu’elle soit, est révélatrice d’un ras-le-bol plus profond des Kinois face à l’anarchie routière. Sur les réseaux sociaux, les vidéos d’incivilités au volant se multiplient, tout comme les appels à un renforcement des contrôles.
Interrogée sur l’incident, la mairie de Kinshasa n’a pas souhaité faire de commentaire. En attendant, les usagers du boulevard du 30 juin guettent, chaque matin, l’apparition d’un nouveau justicier au poing lourd… et à la bouche close.
Adonikam Mukendi / Stagiaire UCC













