Le théâtre de l’Est congolais, ce mouroir géopolitique, a trouvé son nouveau figurant haut de gamme : Claude Ibalanky Ekolomba. L’homme n’est pas un commun des mortels. “Monsieur le Sage” pour ses thuriféraires, auteur d’un parcours qui ferait pâlir d’envie n’importe quel cabinet de recrutement : directeur Afrique chez Hewlett-Packard, directeur commercial chez IBM, directeur Afrique chez Sun Microsystems officialise son ralliement à Kagame.
Un pedigree de globe-trotter de l’élite, récipiendaire de prix à Chicago, Johannesburg et ailleurs. On imagine mal ce profil déposant son attaché-case pour prendre un AK-47. À moins que l’AK-47 ne soit métaphorique, et que son véritable rôle soit de fournir un vernis de légitimité intellectuelle et une caution « cosmopolite » à une entreprise de démolition. Claude Ibalanky incarne la trajectoire paradoxale de l’enfant du pays qui a brillé partout… sauf pour le pays.
Son CV est une carte de visite étincelante, une success story africaine qui, dans un autre récit, serait citée en exemple. Mais c’est précisément ce qui rend son ralliement présumé au RDF/M23 non pas tragique, mais d’un cynisme calculé à froid. Il ne s’agit pas d’un désoeuvré cherchant une cause, mais d’un stratège aguerri aux logiques de marché. Il a passé sa carrière à optimiser des profits, à gérer des territoires commerciaux pour des multinationales.
Aujourd’hui il va, semble-t-il, appliquer la même froideur analytique au marché de la guerre, estimant que le meilleur retour sur investissement politique se trouve du côté de ceux qui tiennent le couteau et le portefeuille : Kigali et ses proxies. Son timing est une leçon de realpolitik immorale. Alors que le Rwanda est acculé sur les plans médiatique, diplomatique et militaire, pris la main dans le sac par les rapports d’experts et les revers sur le terrain, il siffle le rappel de ses atouts les plus présentables.
Claude Ibalanky devient alors l’élément clé de l’opération “Congolité de façade”. Le message est simple : “Regardez, comment une agression menée par des paysans tutsi rwandais pourrait-elle attirer un directeur Afrique de HP, un intellectuel primé, un sage ? C’est bien la preuve que c’est une cause congolaise pure !” La manœuvre est grossière mais psychologiquement efficace pour certains : elle tente de noyer la responsabilité criminelle de Kigali sous le flot d’un CV en anglais et de prix internationaux.
Que révèle cet acte, sinon la faillite ultime d’une certaine élite congolaise ? Celle qui confond réussite personnelle et valeur morale, qui croit que son intellect et son expérience internationale lui donnent le droit de jouer aux échecs avec l’âme de la nation. Pendant que des jeunes congolais meurent pour défendre ce sol, l’un de leurs fils les plus illustres utiliserait son prestige, payé par des décennies de travail, pour blanchir l’agresseur.
Son parcours n’est plus un motif de fierté, mais le gabarit d’une trahison de haute volée. Il symbolise cette classe qui a siphonné les ressources symboliques et matérielles du pays pour se bâtir un prestige, avant de les réinvestir dans la destruction du bien commun. Finalement, l’histoire se souviendra que Claude Ibalanky Ekolomba, l’enfant du Kwilu, l’ancien cadre de HP et d’IBM, le “Monsieur le Sage”, aura choisi. Dans le grand livre des comptes, il aura troqué l’héritage de ses ancêtres contre un rôle de caution intellectuelle dans une guerre par procuration.
Kigali, pragmatique et sans état d’âme, utilisera son aura jusqu’à la dernière étincelle avant de l’éjecter sans un regard. Le sarcasme suprême est que cet homme qui a passé sa vie à bâtir une réputation personnelle sur la scène mondiale, pourrait bien n’y laisser qu’une seule ligne dans les livres d’histoire : celle du collaborateur de luxe, l’étoile filante de l’élite qui a préféré être le roi d’un champ de ruines plutôt qu’un simple bâtisseur dans son pays.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













