“Le 1er janvier 2026, à 16h05, une leçon de discrimination ordinaire, offerte gracieusement par la République dans le hall de la gare Lille-Europe”.
Il faisait froid ce 1er janvier à Lille. Pas seulement le froid mordant du Nord, mais celui, plus glaçant, d’un État policier qui se déploie en douceur, avec le sourire crispé de la “sécurité pour tous”. À 16h05 précises, alors que les restes des réveillons flottaient encore dans les esprits, le spectacle a commencé. Entrée en scène : une équipe de quatre policiers (trois hommes, une femme, la diversité dans l’uniforme, quelle belle image).
Leur scène : la salle d’attente de la gare Lille-Europe. Leur pièce : “le contrôle au faciès, acte MCMVI”. Le scénario est d’une banalité confondante, rodé à la perfection. Les figurants – pardon, les voyageurs – sont choisis avec un œil de metteur en scène aguerri. Regardez, c’est fascinant. Un jeune homme à la peau claire, sac à dos de marque, écouteurs vissés sur les oreilles ? Un léger coup d’œil, un signe de tête, “passez, bon monsieur”.
La sélection est rapide, efficace, presque chirurgicale. Puis viennent “les autres”. Ceux dont le visage, la tenue, l’apparence globale crient, aux oreilles policières, le délit de “suspectitude”. Là, le ballet change. Le sourire se fige. Le ton baisse d’une octave. La comédie s’installe. “Où avez-vous eu cette carte d’identité ?” La question, posée sur un ton de fausse perplexité, est un petit chef-d’œuvre d’humiliation. Sous-entendu : ce document, sur vous, est nécessairement illégitime.
“Pourquoi n’avez-vous que la carte et non le passeport qui va avec ?” Ah, la fameuse question piège ! Celle qui invente une obligation inexistante, conçue pour déstabiliser, pour créer une faute là où il n’y a qu’un citoyen se déplaçant dans son propre pays ou dans l’espace schengen pour les résidents européens. Le but n’est pas de vérifier, mais d’intimider. De rappeler à une certaine catégorie de la population que sa présence est, par essence, une anomalie à justifier.
Le public, composé des autres voyageurs, détourne les yeux, gêné. Certains accélèrent le pas. Ils comprennent qu’ils assistent à quelque chose de grinçant, de révoltant, mais le train les attend. Le silence est complice. Et puis, coup de théâtre ! Dans le public se trouve un journaliste. Pas un figurant, un témoin armé d’un carnet. Il annonce calmement qu’il rendra compte de ce charmant exercice de “maintien de l’ordre”. La réaction des artistes en uniforme est immédiate.
Leur jeu se crispe. La sérénité feinte vole en éclats. S’ensuit un numéro de harcèlement en quatre actes. Quatre retours vers le journaliste, quatre interrogations feutrées mais insistantes. “On prend vos identités, monsieur. Pour faire une mention.” “Faire une mention”. Quelle formule délicieuse ! Une mention dans quel fichier ? Pour quel motif ? “Gêneur potentiel”? “Témoin oculaire gênant”? On n’explique pas. On intimide. Le message est limpide : toi aussi, qui crois pouvoir observer, tu es dans notre collimateur.
Ta plume, nous la traitons par le mépris et la menace administrative sourde. Le spectacle doit continuer sans critique. Ce qui s’est joué à Lille-Europe à 16h05 n’est pas un contrôle. C’est une mise en scène du pouvoir. Un rappel, adressé spécifiquement à une partie de la population, qu’elle n’est pas tout à fait chez elle. Que sa liberté de circulation est un prêt conditionnel, révocable à tout moment au bon vouloir d’un flair policier ethnicisé. Pour les autres, les “normaux”, c’est un spectacle rassurant. Voyez, la police agit. Elle cible les problèmes.
Le racisme d’État n’a pas besoin de hurler. Il murmure, il insinue, il questionne avec une politesse venimeuse. Alors voilà. En ce premier jour de l’an 2026, pendant que certains rentraient tranquillement des fêtes, d’autres ont reçu, en guise d’étrennes, une leçon amère sur leur place dans la société française. Et la police républicaine, dans son zèle aveugle et ciblé, s’est une fois de plus érigée en gardienne non de la sécurité, mais d’un ordre social nauséabond. Le spectacle est terminé. Vous pouvez reprendre votre chemin. Et surtout, taire votre dégoût.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













