La question du passeport en RD Congo est bien plus qu’une simple formalité administrative ; c’est un enjeu de souveraineté, de sécurité et de mobilité internationale pour des millions de Congolais. Après une décennie marquée par le système Semlex, souvent controversé, le pays a opéré un virage stratégique en confiant la production du nouveau passeport biométrique à la firme allemande Dermalog.
Cette transition ne se résume pas à un simple changement de prestataire ; elle incarne une refonte complète du processus, des technologies et de l’expérience citoyenne. En 2015, la RDC signait un contrat avec la société belge Semlex pour la production de passeports biométriques. L’objectif affiché était de moderniser un document devenu obsolète et facilement falsifiable.
Le demandeur devait se rendre à la Direction Générale de Migration (DGM) pour initier la procédure, souvent après une longue attente physique. Le coût était prohibitif pour une majorité de la population, avoisinant les 185 USD pour le passeport ordinaire. Le paiement s’effectuait via des banques partenaires, une étape supplémentaire dans un processus déjà lourd.
La prise des empreintes digitales, de la photo et de la signature était effectuée sur des équipements dont la performance et la fiabilité étaient régulièrement remises en question. Officiellement de 72 heures, les délais s’étiraient souvent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, créant une incertitude et une frustration généralisées. Bien que biométrique, le passeport Semlex a été au cœur de polémiques concernant la robustesse de ses éléments de sécurité.
Des cas de falsification et de délivrance frauduleuse ont été régulièrement rapportés, entachant sa crédibilité et, par ricochet, la mobilité des Congolais à l’étranger. Certains pays étaient réticents à accorder des visas en raison de ces doutes sur l’intégrité du document. Une période caractérisée par des coûts élevés, des délais imprévisibles, des allégations de corruption et une confiance entamée dans la fiabilité du document.
Pour le citoyen, obtenir un passeport était perçu comme un parcours du combattant, semé d’embûches et d’opacité. En 2023, après l’expiration du contrat avec Semlex, le gouvernement congolais a lancé un nouvel appel d’offres remporté par le consortium allemand Dermalog, leader mondial dans les solutions biométriques et d’identité. Le changement est structurel et vise à corriger les défauts du système précédent.
Le pré-enrôlement en ligne (Plateforme « Passeport RD Congo »). C’est la pierre angulaire du nouveau système. Le citoyen initie désormais toute la démarche depuis un smartphone ou un ordinateur via la plateforme dédiée. Il crée un compte personnel sécurisé. Il renseigne lui-même toutes ses informations personnelles, limitant les erreurs de saisie des agents.
Prise de rendez-vous : La plateforme permet de choisir une date et un lieu (guichet de la DGM) pour finaliser l’enrôlement. Cela met fin aux files d’attente interminables et au principe du “premier arrivé, premier servi”. Le coût est fixé à 75 USD pour le passeport ordinaire, une réduction significative par rapport à l’ère Semlex. Le paiement s’effectue directement en ligne via des passerelles de paiement (cartes bancaires, mobile money), éliminant une étape physique et les risques associés.
Le jour du rendez-vous, l’agent de la DGM vérifie les documents originaux (acte de naissance, ancien passeport). Dermalog a déployé des équipements de pointe (caméras haute définition, scanners d’empreintes à haute fidélité). La prise des données est plus rapide et d’une qualité supérieure, garantissant une identification sans faille. La signature est capturée numériquement sur un pad.
Les données sont cryptées et envoyées vers un centre de production sécurisé. Le passeport Dermalog intègre des technologies de sécurité avancées (hologrammes complexes, perforation laser, encres spéciales) le rendant extrêmement difficile à contrefaire. Le délai officiel est maintenu à 72 heures, mais la logistique améliorée permet un respect plus strict de ce délai. Le citoyen est notifié par SMS lorsque son document est pris.
Un saut quantique pour l’identité congolaise
Le passage de Semlex à Dermalog représente bien plus qu’un changement de fournisseur. C’est un saut quantique dans la manière dont l’État congolais conçoit et délivre un document d’identité souverain. La page Semlex, tournée après une longue période de frustrations, laisse place à une ère de modernité, de transparence et d’efficacité. Pour le citoyen congolais, l’impact est direct et profond.
La délivrance d’un document sécurisé et fiable renforce le lien de confiance entre l’État et le citoyen. Il devient un symbole de modernité et de fierté nationale. La possession d’un passeport Dermalog, respectant les normes les plus strictes, est un atout majeur. Il permet d’aborder les demandes de visa et les contrôles aux frontières avec une légitimité retrouvée, ouvrant la voie à une mobilité plus fluide et respectée.
Les défis de mise en œuvre (couverture internet, acculturation des populations les moins connectées) persistent, mais la direction est claire : la RDC s’est résolument engagée dans la modernisation de son administration au service de ses citoyens, avec le passeport Dermalog comme étendard de cette nouvelle ambition.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













