Le paradoxe décisionnel aura des conséquences stratégiques, cette décision politique est un fait explosif à haut risque dans l’Est congolais. La science politique nous enseigne que les décisions de conservation du pouvoir obéissent souvent à une rationalité court-termiste qui, sous couvert de stabilité, engendre des instabilités structurelles profondes.
La situation actuelle dans la province du Haut-Uélé représente un cas d’école où ce qui pourrait apparaître comme une manœuvre de sauvegarde d’un équilibre politique immédiat risque d’enflammer durablement le terrain déjà miné des rivalités politiques et territoriales. L’équation politique est simple. Faut-il sauver un homme (Jean Bakomito Gambu) ou perdre toute une province ?
La décision en question, prise dans les hautes sphères de l’État, semble répondre à une logique de préservation d’un acteur politique spécifique accusé par quatre députés provinciaux des faits graves (détournements de deniers publics, utilisation pour usage personnel des fonds destinés aux projets publics, plusieurs encaissements sur son compte personnel des fonds destinés aux memes projets etc) plutôt qu’à une vision stratégique pour la province.
Cette approche révèle plusieurs problèmes fondamentaux. Il y a la personnalisation du pouvoir vs l’intérêt territorial. La théorie des régimes politiques souligne que lorsque l’État s’identifie à des intérêts personnels plutôt qu’à l’intérêt général, il perd sa légitimité. En privilégiant la protection d’un individu Gouverneur soit-il, le pouvoir central par la voie du Vice-Ministre de l’intérieur agissant sous ordre du VPM Jacquemain Shabani Lukoo envoie un message dangereux.
Celui de la stabilité d’un homme prime sur celle d’une province entière. Il y a un risque de contagion frustrationnelle. Les réponses au mécontentement nous aident à comprendre que la frustration accumulée dans le Haut-Uélé, fief naturel de Corneille Nangaa, chef rebelle sous ordre de paul Kagame ne restera pas contenue. Elle cherchera nécessairement des exutoires, potentiellement violents, dans un contexte explosif d’occupation.
L’analyse des réseaux d’influence dans l’Est congolais révèle une configuration particulièrement volatile qui étonne que le VPM Jacquemain Shabani Lukoo soit frappé de cécité pour ne pas voir que Corneille Nangaa incarne moins un leader rebelle traditionnel qu’un entrepreneur identitaire capable de mobiliser des ressentiments profonds. Son recrutement de Timothée Kamanga n’est pas anodin. Ce dernier ayant battu campagne pour Bakomito en alliance alors avec Baseane Nangaa.
Jean Bakomito Gambu représente quant à lui la face “légitime” de cette mouvance, bénéficiant d’un ancrage populaire que les récentes campagnes publiques n’ont fait que renforcer. La décision actuelle risque de créer ce qu’on appelle une “opportunité structurelle” pour la rebellion : en frustrant les attentes légitimes de représentation politique, on offre à Corneille Nangaa le prétexte parfait pour renforcer sa narrative victimiste et élargir son recrutement.
L’entrave aux travaux des députés provinciaux constitue une violation grave de l’équilibre des pouvoirs. C’est une atteinte à la démocratie représentative. En empêchant l’Assemblée provinciale de fonctionner normalement, le pouvoir central nie le principe de séparation des pouvoirs et sape les fondements mêmes de la décentralisation prônée par la Constitution. Il y aura des conséquences en chaîne sur la gouvernance.
Il pourrait y avoir blocage des processus budgétaires, paralysie des projets de développement, dénuement administratif face aux urgences humanitaires, perte de crédibilité des institutions locales et effet d’entraînement sur les autres provinces. La théorie des cascades institutionnelles nous apprend qu’une violation des règles dans une province crée un précédent dangereux pour l’ensemble du pays.
Plusieurs trajectoires se dessinent. Il pourrait y avoir de l’escalade contrôlée. Corneille Nangaa utilise la frustration pour renforcer sa position sans déclencher de conflit ouvert, attendant le moment propice pour négocier en position de force. Il pourrait y avoir une rupture violente. Les députés provinciaux marginalisés rejoignent ouvertement la rébellion, donnant à Corneille Nangaa une légitimité institutionnelle inédite.
Il pourrait y avoir une implosion régionale. La situation déborde du Haut-Uélé et affecte la stabilité de l’ensemble de la région des Grands Lacs. La décision de sacrifier l’intérêt d’une province pour préserver un équilibre politique immédiat révèle une méconnaissance profonde de la sociologie des conflits dans l’Est congolais. Elle ignore que chaque décision qui nie l’aspiration légitime d’un peuple devient la semence de la révolte future. Le gouvernement congolais ferait bien de méditer les mots de Machiavel :
“Le prince qui préfère le court terme au long terme bâtit sa maison sur le sable.” La véritable force de l’État ne réside pas dans sa capacité à sauver un homme, mais dans son intelligence à préserver l’intégrité de la nation tout entière. Il est encore temps de choisir la sagesse plutôt que l’opportunisme, la vision plutôt que la réaction. L’avenir de la RDC se joue peut-être dans cette décision apparemment locale, mais fondamentalement stratégique.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













