La RD Congo est un pays d’une richesse culturelle, géographique et humaine exceptionnelle, mais aussi d’une complexité politique et sociale souvent ignorée par ses propres élites. Ces dernières, concentrées dans des centres urbains comme Kinshasa, Lubumbashi ou Goma, ont tendance à projeter leur expérience locale sur l’ensemble du territoire national.
Ce qui pousse à ignorer les réalités disparates des provinces éloignées et l’extraordinaire potentiel humain. Cette généralisation abusive relève d’un anthropocentrisme élitiste – une croyance que leur perspective limitée représente la totalité du pays. C’est cette vision réductrice qui perpétue des politiques inefficaces, des conflits mal résolus et une marginalisation accrue des provinces périphériques.
Cette tendance n’est pas seulement une erreur cognitive. C’est un héritage structurel du colonialisme et des régimes autoritaires qui ont façonné la gouvernance congolaise. La RD Congo a été marquée par une administration coloniale belge qui a systématiquement empêché l’émergence d’une élite locale éduquée et autonome. À l’indépendance en 1960, sur 5 000 postes administratifs, seulement trois étaient occupés par des Congolais.
Et il n’y avait aucun médecin, ingénieur ou avocat congolais. Cette carence a forcé les nouveaux dirigeants à reproduire des schémas de gouvernance verticale, sans compréhension des réalités rurales. Sous le règne du Président Mobutu, l’élite politique s’est encore plus éloignée des réalités locales. Le régime a institutionnalisé la corruption et la prédation économique.
Tandis que les provinces étaient traitées comme des réservoirs de ressources à exploiter, sans considération pour leurs spécificités. Aujourd’hui, les décideurs politiques, économiques et médiatiques congolais sont majoritairement issus de quelques grandes villes, où les infrastructures, les services et les opportunités économiques sont concentrés. Cette surreprésentation urbaine conduit à des politiques agricoles inadaptées.
Celles basées sur des modèles industriels inapplicables dans les zones rurales, une méconnaissance des conflits locaux (comme les tensions ethniques ou foncières dans l’Est) et un mépris des économies informelles, pourtant vitales pour des millions de Congolais. Les élites congolaises (et leurs partenaires étrangers) parlent souvent des “ressources du Congo” comme d’un bloc homogène.
Pourtant, l’exploitation de l’or en Ituri n’a rien à voir avec celle du cuivre au Katanga. Cette simplification permet une extraction prédatrice sans prise en compte des impacts locaux (déplacements, pollution, conflits armés). La méconnaissance des dynamiques locales a alimenté des guerres prolongées, comme dans le Kivu, où les milices se nourrissent des frustrations régionales ignorées par Kinshasa.
Les projets d’infrastructure (routes, écoles, hôpitaux) sont souvent conçus pour les zones urbaines, laissant les campagnes dans un sous-développement chronique. Les élections sont organisées depuis la capitale, avec des candidats qui ne connaissent pas les réalités des provinces qu’ils prétendent représenter. Au-delà des réformes administratives, il faut des gouvernements provinciaux dotés de réels pouvoirs.
Une représentation équitable des zones rurales dans les institutions nationales, intégrer l’histoire et la sociologie locales dans les formations politiques et économiques et favoriser les médias indépendants qui reflètent la diversité du pays. Associer les communautés locales aux bénéfices miniers et reconnaître les spécificités régionales dans les contrats d’extraction.
L’anthropocentrisme des élites congolaises n’est pas une fatalité, mais le produit d’une histoire violente et d’un système qui récompense l’ignorance plutôt que la nuance. Pour que la RDC cesse d’être un “État fantôme”, ses dirigeants doivent enfin regarder le pays dans son ensemble – pas seulement leur propre reflet. Tant que cette vérité ne sera pas assimilée, le potentiel de ce pays restera gaspillé.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













