Aujourd’hui eux, demain nous” : le plaidoyer visionnaire du chef Kakwa pour une cohabitation pacifique. Dans un geste d’une portée historique, la chefferie des Kakwa en territoire d’Aru vient de céder deux vastes sites pour accueillir plus de 50 000 âmes fuyant les conflits du Soudan du Sud. Mais au-delà de l’aide d’urgence, c’est un message universel que porte son chef, David KakwaaTsukia Likambo.
Celui d’une hospitalité africaine visionnaire qui pourrait bien redéfinir la gestion des crises migratoires. Les groupements Adumi et Inzi, dans le nord-est de la République Démocratique du Congo, deviendront bientôt le refuge de dizaines de milliers de Sud-Soudanais actuellement éparpillés dans les villages frontaliers de Langa et Mbabhu. “En donnant déjà deux camps, ma population des Kakwa a déjà manifesté sa bonne foi”, affirme le chef Likambo, dans une déclaration qui tranche avec les discours sécuritaires habituels.
Le chef ne se contente pas d’offrir des terres. Il érige l’hospitalité en philosophie politique, lançant un appel poignant à ses administrés : “J’appelle ma population à une bonne collaboration avec les Soudanais, puisqu’ils ont fui la guerre. Aujourd’hui ou demain, dans n’importe quelle circonstance, nous aurons aussi besoin de leur pays.” Cette vision dépasse la simple solidarité pour embrasser une réalité géopolitique souvent occultée : l’interdépendance des nations.
“Nous sommes censés cohabiter avec eux dans une bonne harmonie”, insiste l’autorité coutumière, consciente que les flux humains dans cette région frontalière sont une donnée structurelle. Mais cette générosité s’accompagne d’attentes claires. Le chef Kakwa appelle également les réfugiés à “s’adapter à la manière de vie des Congolais” et au respect des lois nationales. Une approche équilibrée qui évite autant l’angélisme que le rejet.
La décision de déplacer les réfugiés des zones frontalières vers l’intérieur répond à une logique de sécurité partagée. “Nous avons constaté la proximité des maisons d’accueil le long de la frontière. Alors pour leur propre sécurité et la nôtre, c’est ainsi que nous voudrions qu’ils rentrent à l’intérieur”, explique le chef, soulignant la nécessité de “préserver la paix sociale”. Ce projet, mené en collaboration avec la Commission nationale pour les réfugiés (CNR), s’inscrit dans une stratégie plus large de cantonnement des réfugiés.
Deux autres sites sont en cours d’identification dans la chefferie voisine des Kaliko-Omi, preuve d’une approche coordonnée face à un afflux qui dépasse les 50 000 personnes selon les derniers recensements. Alors que la RDC fait face à de multiples crises, la démarche du chef Kakwa esquisse une alternative aux politiques sécuritaires classiques. Elle rappelle que dans cette région des Grands Lacs, où les frontières ont souvent été redessinées par la guerre, la sagesse pourrait bien consister à reconnaître que la vulnérabilité d’aujourd’hui peut être le destin de demain.
“Leur bonne foi de donner des espaces est sincère”, conclut le chef, “et à travers cette bonne collaboration, que cela ne soit pas gâché par des personnes de mauvaise volonté.” Un message qui résonne bien au-delà des collines de l’Ituri.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













