Comment une partie de la RDC rejette l’idée d’un pape africain issu de ses rangs, malgré l’héritage du Pape François et les enjeux globaux ? C’est le paradoxe congolais. La mort du pape François a ouvert une page historique pour l’Église catholique, avec un conclave où, pour la première fois, un Africain – le cardinal congolais Fridolin Ambongo – figure parmi les favoris.
Pourtant, en RD Congo, cette perspective divise. Une fracture insoupçonnée se révèle : une partie de la population congolaise rejette farouchement l’idée qu’un des leurs puisse diriger l’Église universelle. Comment expliquer cette hostilité, alors qu’un tel accomplissement serait un sommet pour la nation et le continent ? Le Cardinal Fridolin Ambongo serait trop engagé pour plaire à tous.
Fridolin Ambongo incarne une Église militante, héritière de l’esprit du pape François : critique des injustices, défenseur des opprimés, et voix inflexible contre la corruption. Son engagement contre les abus du pouvoir congolais lui a valu des enquêtes judiciaires controversées en 2024, perçues comme une intimidation du régime de Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Pour ses détracteurs, son élection au Vatican risquerait d’internationaliser ses critiques, exposant les fractures politiques congolaises sur la scène mondiale. « Un pape congolais ? Oui, mais pas celui-là. » – Cette phrase résume le malaise d’une élite politique et économique qui craint qu’Ambongo ne transforme le Vatican en tribune contre les dysfonctionnements locaux.
Il est aussi peut-être sans le vouloir le miroir d’une société fracturée entre fierté nationale et défiance religieuse. La RDC, pays à 52 millions de catholiques, a pourtant vibré lors de la visite du pape François en 2023. Mais l’affection pour Rome ne se transpose pas automatiquement en soutien à Fridolin Ambongo. Deux camps s’affrontent. d’un côté les progressistes.
Qui voient en lui un héritier naturel de François, porteur de justice sociale et de réforme. Et de l’autre, les conservateurs, pour qui son profil “trop politique” et ses prises de position contre le gouvernement menacent l’unité nationale. Alors que le Congo se réjouit de l’influence croissante de l’Église africaine, il redoute que l’un des siens ne devienne trop puissant. L’hypocrisie des élites, c’est la peur d’un contre-pouvoir mondialisé.
L’hostilité envers Fridolin Ambongo révèle un tabou : la crainte des élites congolaises de perdre le contrôle. Un pape africain issu d’un pays en crise serait un symbole fort pour les “périphéries” chères à François. Mais pour certains, c’est un risque diplomatique. Fridolin Ambongo pourrait relancer les condamnations internationales contre l’exploitation des ressources congolaises, thème cher à François.
Son élection humilierait ceux qui sont accusés de le persécuter. « On veut bien un pape noir, mais pas un pape qui parle des minerais sanglants. » Au-delà du secteur politique, des clivages subtils jouent. Il y aurait une concurrence régionale. Certains évêques des provinces minières voient d’un mauvais œil la domination de Kinshasa. Il y a aussi la mémoire coloniale.
L’Église congolaise, marquée par les figures de Monsengwo et Malula, craint qu’Ambongo ne ravive les vieux démons des luttes cléricales. Et si le vrai problème était l’auto-sabotage congolais ? Le rejet de Fridolin Ambongo illustre un complexe d’infériorité paradoxal. La RDC, riche en ressources et en foi, doute de sa capacité à produire un leader mondial. Pourtant, son élection serait une revanche historique.
Pour un continent souvent marginalisé dans l’Église, une opportunité unique de projeter l’image d’un Congo audacieux, loin des clichés de violence. « Le Congo pleure François mais refuse son héritier. Et si, en bloquant Ambongo, le pays se privait de sa meilleure chance de rayonnement ? » Il est temps de lancer un appel à dépasser les fractures. Le débat sur Ambongo doit devenir un miroir pour la société congolaise.
Pour ses partisans, c’est le moment de défendre une vision inclusive de la nation. Pour ses détracteurs, c’est l’occasion de questionner leurs peurs. « La véritable question n’est pas de savoir si le Cardinal Fridolin Ambongo mérite la papauté, mais si le Congo mérite le Cardinal Fridolin Ambongo. »
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













