Il arrive un moment où l’erreur cesse d’être une maladresse pour devenir une déclaration de guerre au droit. Dans le Haut-Uélé, ce moment a un nom : la prétendue “suspension” du Mouvement Citoyen Haut-Uélé Ma Province (MHUMAP) par le ministre provincial de l’Intérieur. Qu’on se le dise sans détour : cet acte n’est pas seulement illégal, il est indécent.
Il ne traduit ni la fermeté de l’État ni la protection de l’ordre public, mais une conception primitive du pouvoir, où l’autorité croit pouvoir fabriquer le droit au gré de ses humeurs. Suspendre une ASBL relève exclusivement du ministre national de la Justice. C’est écrit noir sur blanc dans la loi. Il n’y a rien à interpréter, rien à nuancer, rien à débattre. Alors que signifie cette décision provinciale ? Une chose seulement : l’ignorance élevée au rang de méthode de gouvernement.
Car lorsqu’un ministre signe un acte pour lequel il n’a aucune compétence, deux hypothèses se présentent : soit il ignore la loi, soit il la méprise. Dans les deux cas, le problème est grave. Un pouvoir qui ignore la loi est dangereux. Un pouvoir qui la méprise est tyrannique. L’ordre public devient le prétexte idéal. Comme toujours dans ces dérives, le mot magique est brandi : ordre public. Concept fourre-tout, invocation commode, arme rhétorique des autorités à court d’arguments.
Quand on ne peut pas prouver, on accuse. Quand on ne peut pas convaincre, on intimide. Mais l’ordre public ne se protège pas en violant la Constitution. Il ne se défend pas en écrasant la liberté d’association. On ne sauve pas la République en piétinant ses principes. Gouverner par réseaux sociaux est une véritable farce administrative. Le comble du ridicule est atteint lorsque cette “suspension” circule sur les réseaux sociaux, comme une rumeur officielle, sans notification régulière, sans acte administratif valable.
Nous ne sommes plus dans l’administration ; nous sommes dans la farce institutionnelle. Et comme par magie, après s’être rebiffé de cette insuffisance, le ministre notifie sa suspension par voie appropriée quelques jours après. Un ministre qui gouverne par réseaux sociaux n’est plus un gestionnaire de l’État : c’est un influenceur mal inspiré. Et une province administrée ainsi avance non vers la modernité, mais vers la désintégration de l’autorité publique.
Le MHUMAP est coupable d’exister. Ne nous trompons pas de débat. Le MHUMAP n’est pas suspendu pour ce qu’il aurait fait, mais pour ce qu’il représente : une voix libre. Dans un environnement où la critique est perçue comme une offense et la vigilance citoyenne comme une subversion, exister devient un crime. Le tort du MHUMAP est d’avoir rappelé que le pouvoir doit rendre compte. Or, dans certaines sphères, rendre compte est vécu comme une humiliation.
N’ayons pas honte de le dire cette démocratie haut-uélienne est de façade. Ce qui se joue ici est plus large qu’un conflit entre une ASBL et un ministre. C’est le portrait d’une démocratie de façade, où les textes sont progressistes mais les pratiques archaïques. On célèbre l’État de droit dans les discours, puis on le piétine dans les actes. La provincialisation ne signifie pas la provincialisation de la loi. La décentralisation n’a jamais été une délégation de l’arbitraire.
Et si on assistait au silence complice… Si cette dérive reste sans réaction ferme des autorités nationales, elle deviendra un précédent. Et dans un pays où les précédents illégaux se multiplient, la loi finit par devenir décorative. Aujourd’hui, un ministre suspend une ASBL sans compétence. Demain, un autre interdira un journal. Après-demain, on normalisera l’exception. C’est ainsi que meurent les États de droit : non par un coup d’État spectaculaire, mais par une accumulation de petites illégalités tolérées.
Refuser l’arbitraire n’est pas de l’insubordination. En invoquant l’article 28 de la Constitution, le MHUMAP ne défie pas l’État ; il le rappelle à lui-même. Refuser un ordre manifestement illégal n’est pas un acte de rébellion, mais un acte de loyauté envers la République. Car l’obéissance aveugle est le terreau des abus. Et la légalité est le dernier refuge du citoyen face au pouvoir nu. Disons le haut et fort, le pouvoir n’est pas la loi. Un ministre passe. La loi demeure.
Celui qui confond sa fonction avec la souveraineté oublie une vérité fondamentale : le pouvoir est emprunté, la loi est permanente. Et l’histoire est toujours sévère avec ceux qui ont cru pouvoir suspendre le droit d’un simple trait de plume. Dans le Haut-Uélé, il ne s’agit plus de suspendre une ASBL.
Il s’agit de savoir si la République accepte d’être administrée par l’arbitraire. L’État de droit ne se proclame pas. Il se pratique. Ou il s’effondre.
François Anga Kupa : Journaliste et écrivain / Objectif
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