Le 13 mai 2025, au siège du Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE), l’association Memoris Custos in Congo a brisé le silence assourdissant qui entoure le génocide en cours dans l’Est de la République démocratique du Congo en menant une action mémorielle et politique d’envergure à Bruxelles.
Devant des diplomates européens, des militants congolais ont livré un plaidoyer poignant, exigeant que la communauté internationale reconnaisse enfin l’hécatombe congolaise pour ce qu’elle est : un génocide. Cette action, d’une ampleur inédite, s’inscrit dans une trilogie salutaire défendue par l’association : archiver, documenter, publier pour que plus personne ne feigne l’ignorance.
Leur dernier recueil, L’Odyssée de l’Hécatombe congolaise, un ouvrage poétique co-dirigé par Jhon Banga Dockery et l’abbé Paulin Mutoro, a été remis aux commissaires européens Janosch Kullenberg et Fidos Ireneusz. Un geste symbolique, mais aussi une interpellation morale : l’Europe peut-elle continuer à ignorer 10 millions de morts, un génocide en plein jour, sous les yeux d’un monde indifférent ?
Les massacres dans l’Est de la RDC ne sont pas des violences sporadiques, mais une machine de mort organisée, des crimes atroces et systématiques. Depuis trois décennies, les provinces du Kivu, de l’Ituri et des Uélé sont le théâtre d’atrocités méthodiques : massacres de masse (villages entiers exterminés), viols systématiques (900 viols recensés en deux semaines en février 2025 selon le HCR ).
Mais aussi enlèvements et tortures, travail forcé dans les mines (notamment pour l’extraction de coltan, cobalt et or). Maître Modeste Mbuli, juriste et coordinateur de Memoris Custos in Congo, a rappelé que ces crimes répondent parfaitement aux critères de la Convention de l’ONU de 1948 sur le génocide : « L’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux est clairement établie. »
Le rapport Mapping de l’ONU, qui documente ces exactions depuis des années, en est la preuve accablante. Derrière ce génocide se cache une logique prédatrice. L’est de la RDC est un “scandale géologique”, regorgeant de minerais stratégiques (coltan, cobalt, or, étain) indispensables à la transition énergétique mondiale . Pourtant, ces richesses nourrissent la violence :
Le RDF/M23, soutenu par le Rwanda et l’Ouganda, contrôle des mines et exporte illégalement des minerais. 120 tonnes de coltan sont transférées chaque mois vers le Rwanda par les rebelles. L’UE finance indirectement cette économie de guerre via des partenariats miniers opaques. Theresia Kivuidi Lutonadio, survivante et porte-voix des victimes, a lancé un cri déchirant : « Les corps sont meurtris là où les richesses abondent. »
L’association ne se contente pas de dénoncer. Elle propose des solutions. L’abbé Paulin Mutoro a présenté un programme de 850 000 euros sur 36 mois, soumis à la Commission européenne, articulé autour de trois axes : Aide aux déplacés (8 centres polyvalents pour 5 000 personnes), documentation des violations (25 collaborateurs déployés dans 12 zones prioritaires) et autonomisation des acteurs locaux.
Un projet vital alors que l’USAID réduit ses financements en RDC. François Anga Kupa, journaliste belgo-congolais, a dénoncé l’invisibilité médiatique des massacres : « Des villages entiers sont exterminés sans être qualifiés de génocide. Le Congo profond doit être entendu. » Pendant ce temps, l’UE, tout en se présentant comme championne des droits humains, entretient des relations ambiguës avec le Rwanda, accusé de soutenir le M23.
L’action de Memoris Custos in Congo à Bruxelles marque un tournant. Elle rappelle que l’histoire coloniale du Congo – marquée par les 10 millions de morts sous Léopold II – se répète aujourd’hui sous une autre forme. John Banga Dockery l’a résumé avec force : « Plus de 10 millions de morts, insensibles au bruit des bombes. » L’UE doit maintenant choisir : continuer à fermer les yeux ou reconnaître ce génocide et agir.
Car, comme l’a écrit Eric Vuillard à propos des atrocités coloniales belges : « Dans le regard des enfants mutilés, il y a une tristesse qui s’enfonce dans le cœur et qui vous fait vous sentir tout petit. » La mémoire des victimes exige justice. Le temps des mots est passé. Celui de l’action est venu.
TEDDY MFITU
Consultant senior cabinet / Consultant senior cabinet CICPAR













