La scène se passe à Kinshasa, où le protocole administratif vient de prendre un coup de machette dans le dos. Israël Mutala, Directeur de cabinet du gouverneur Daniel Bumba, a cru bon de s’improviser ministre des Finances, convoquant à la hussarde les chefs de divisions urbaines pour une réunion sur les recettes du premier trimestre.
Problème : ce n’est pas son rôle. Et le ministre provincial du Budget, Jésus-Noël Sheke, lui a rappelé à coups de phrases cinglantes que l’administration n’est pas un terrain de jeu pour ambitieux en mal de légitimité. Dans une correspondance officielle aussi sèche qu’un billet de banque congolais mal conservé, Jésus-Noël Sheke a taclé Mutala pour « dépassement de compétences ».
Il a souligné que seul un ministre provincial a le droit d’organiser ce genre de réunions techniques. Traduction : « Reste à ta place. » Derrière cette altercation en apparence bureaucratique se cache une réalité plus crue : une lutte sourde pour le contrôle des flux financiers. Kinshasa est une ville où l’argent public coule comme l’eau des inondations saisonnières — souvent dans des canaux obscurs.
En s’immisçant dans la gestion des recettes, Israël Mutala a peut-être voulu tester les limites du pouvoir, ou pire, court-circuiter la chaîne de décision pour des raisons moins avouables. Le ministre provincial Jean-Noël Sheke, lui, ne s’y est pas trompé. En brandissant la menace d’une saisine directe du gouverneur Daniel Bumba, il envoie un message clair : « Si tu veux jouer au chef, prépare-toi à affronter les conséquences. »
Mais une question demeure : Israël Mutala a-t-il agi en freelance, ou sur instructions implicites de son patron ? Cette affaire n’est que la pointe émergée d’un iceberg de dysfonctionnements. Depuis des mois, l’exécutif provincial de Kinshasa accumule les signes d’une gestion approximative : Des mesures routières ubuesques, comme l’alternance des plaques d’immatriculation, décrétées sans étude d’impact et vivement critiquées par la population.
Une crise financière à la DGRK, où des recrutements massifs et irréguliers ont plongé l’institution dans le rouge, obligeant le gouverneur Daniel Bumba à suspendre des contrats dans la panique. Un budget pharaonique de 10,9 milliards de Francs Congolais pour “Kinshasa Ezo Bonga”, alors que la ville peine à colmater les nids-de-poule et à gérer les inondations.
Dans ce contexte, la gifle administrative infligée par Jésus-Noël Sheke à Israël Mutala prend une autre dimension : c’est un aveu de désordre institutionnel. Quand les collaborateurs du gouverneur empiètent sur les prérogatives des ministres, c’est que la hiérarchie est en train de se fissurer. La balle est désormais dans le camp de Daniel Bumba. Va-t-il recadrer son directeur de cabinet, confirmant ainsi que cette initiative était une erreur ?
Ou au contraire, laissera-t-il faire, révélant une stratégie délibérée de contournement des ministres récalcitrants ? Une chose est sûre : à Kinshasa, l’autorité ne se délègue pas, elle se conquiert. Et visiblement, certains sont prêts à jouer des coudes pour grignoter du pouvoir, quitte à bousculer l’ordre établi. Affaire à suivre… si Daniel Bumba décide enfin de reprendre les rênes de son propre gouvernement.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













