Une information circule, dense comme la forêt équatoriale, et pourrait ébranler l’échiquier politico-économique du nord-est de la RD Congo : Jean Bakomito Gambu, figure incontournable et Gouverneur de la province du Haut-Uélé, originaire de Bambesa, serait aux arrêts à Kinshasa. À l’heure où nous écrivons, aucune autorité judiciaire, policière ou gouvernementale n’a confirmé officiellement cette nouvelle.
Pourtant, elle fuse, portée par des sources considérées comme solides au sein des cercles sécuritaires kinois. Son ampleur potentielle est telle qu’elle ne peut être traitée comme une simple rumeur. Si elle se vérifie, nous ne sommes pas face à une simple interpellation, mais devant un événement géopolitique majeur pour la région. Jean Bakomito Gambu n’est pas un personnage quelconque. Son parcours sinueux, seul, témoigne de son habilité.
Il est l’un de ces hommes forts provinciaux dont l’influence, tissée entre business, réseaux politiques et ancrage territorial profond, dépasse largement les frontières de sa circonscription. Son nom est synonyme de pouvoir tangible dans le Haut-Uélé, province d’origine du chef rebelle Corneille Nangaa, pantin de Paul Kagame. Le décrypter uniquement comme un homme d’affaires venu en politique pour sécuriser les affaires familiales serait une grave erreur d’analyse.
Il est l’un des piliers d’un système de gouvernance local où l’économique et le politique sont indissociables. Son éventuelle mise à l’isolement à Kinshasa, à plus de 1 500 km de son fief, n’est pas anodine. Elle signifierait qu’une décision a été prise au plus haut niveau de l’État de s’attaquer à un édifice de pouvoir considéré jusqu’ici comme inamovible. Les questions s’imposent : Pourquoi maintenant ? Quel est l’exact chef d’accusation ?
S’agit-il d’une opération ciblée ou du premier domino à tomber dans un rééquilibrage plus vaste des forces dans la région ? Si l’arrestation est confirmée, l’onde de choc traversera le Haut-Uélé de part en part. L’équilibre local, soigneusement et parfois durement construit, se trouverait brusquement privé d’un de ses centres de gravité. Jean Bakomito a toujours été sauvé par Kinshasa. Quoi qu’il arrive, d’aucuns lui trouvaient des interprétations juridiques taillées sur mesure.
Invalidé pour fraudes industrielles à la députation nationale et provinciale, il a tout de même été élu sénateur. Puis, par un tour de magie dont il a le secret, rétabli député national et provincial par Kinshasa. Candidat Gouverneur en alliance de Gombe avec Christophe Baseane Nangaa, frère biologique de Corneille Nangaa, il gagna l’élection avec 21 votes sur 20 votants grâce à la CENI, un exploit qu’on ne retrouva nulle part sur l’ensemble du territoire national.
Encore une fois de plus, Kinshasa valida avant la décision de la Cour Constitutionnelle son élection contestée avec raison et preuves matérielles. Récemment, quatre députés provinciaux ont déposé une motion contre lui. Comme d’habitude, ses puissants alliés à Kinshasa ont sorti à 2h du matin une décision signée par le vice-ministre de l’intérieur suspendant les travaux de l’Assemblée provinciale du Haut-Uélé. Le choix de Kinshasa comme lieu de détention présumée est en lui-même un message.
C’est l’État central qui reprend la main. Cela suggère une opération préparée, peut-être liée à des dossiers judiciaires sensibles (financement, conflits fonciers, accusations de gouvernance parallèle) dont la capitale a le secret. Cette nouvelle intervient dans un contexte national explosif où la lutte contre l’état parallèle et les centres de pouvoir illégitimes est régulièrement affirmée. Serait-ce la matérialisation de cette doctrine dans le Haut-Uélé ?
Pour l’instant, le silence des autorités est assourdissant. Il alimente toutes les spéculations et tous les scénarios. Une seule chose est certaine : les téléphones chauffent. Chacun tente de vérifier, d’analyser, et de préparer sa posture pour l’après. L’arrestation de Jean Bakomito Gambu, si elle a lieu, ne sera pas une simple ligne dans un fait divers judiciaire. Ce sera un marqueur, un avant et un après pour le Haut-Uélé.
L’attente de la confirmation officielle est celle d’un coup de tonnerre dont les éclairs éclairent déjà, par anticipation, les fractures et les rapports de force d’une région stratégique. L’histoire, peut-être, est en train de s’écrire dans le bureau d’un magistrat instructeur à Gombe, bien loin des terres rouges de l’Uélé.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













