La tenue du “Conclave des Forces Politiques et Sociales sur l’Avenir du Congo” à Nairobi en octobre 2025, sous l’égide de Joseph Kabila, n’est pas un événement fortuit. Elle s’inscrit dans une séquence stratégique parfaitement rodée, dont le seul objectif irréfutable est de légitimer le retour au pouvoir de l’ancien président.
Une analyse froide et objective des faits, des déclarations et de la chronologie des événements ne laisse place à aucun doute : les consultations et les travaux de Joseph Kabila depuis son départ ne sont que les pièces d’un puzzle machiavélique visant à reconquérir le palais de la Nation. Tout est parti de la stratégie de la légitimation progressive qui doit le faire passer du “Président Honoraire à l’arbitre suprême”.
Le document du conclave ne commet aucune erreur de casting : Joseph Kabila y est désigné comme “Président Honoraire”. Ce titre, anodin en apparence, est la pierre angulaire de sa stratégie. Il ne s’agit pas d’une simple courtoisie, mais d’une revendication institutionnelle visant à le maintenir au-dessus de la mêlée politique tout en restant son principal architecte. Son objectif ?
Se positionner non pas comme un candidat parmi d’autres, mais comme la figure incontournable, l’arbitre national dont le pays aurait besoin pour sortir d’une crise qu’il contribue lui-même à entretenir par la délégitimation systématique du pouvoir en place. La preuve ? L’ adresse à la Nation du 23 mai 2025, mentionnée explicitement dans le point 10 de la déclaration, était un acte présidentiel déguisé.
Un simple citoyen ne s’adresse pas à la nation ; un président ou un prétendant au trône, si. Le diagnostic alarmiste dressé par le conclave est un classique des stratégies de déstabilisation. En énumérant une “crise multiforme” – politique, sécuritaire, économique, sociale – le mouvement “Sauvons la RDC” crée un narratif de l’effondrement. Avec pour objectif d’accréditer l’idée que le pays est ingouvernable sans Joseph Kabila.
En présentant la situation comme catastrophique et sans issue sous l’actuelle administration, il se pose en seul recours, en sauveur providentiel. Mais il y a une incohérence flagrante. Ce rapport ignore volontairement le paradoxe central de sa thèse : une grande partie des maux dénoncés (la corruption systémique, la déliquescence de l’État, la fragilité sécuritaire dans l’Est) trouvent leurs racines les plus profondes dans les 18 années de règne de Kabila lui-même.
Dénoncer ces problèmes aujourd’hui, c’est faire le procès de sa propre gouvernance. La création du “Mouvement Sauvons la RDC” (point 8) est l’outil opérationnel de cette stratégie. Ce front uni, présenté comme une initiative citoyenne et patriotique, n’a qu’une fonction : servir de courroie de transmission et de masse de manœuvre à l’ambition personnelle de Joseph Kabila.
L’ancien président cherche à unifier une opposition fragmentée sous sa bannière personnelle. Les points 10 et 11 de la déclaration sont sans équivoque : il s’agit de s’approprier les 12 priorités de Joseph Kabila et de rallier les forces à sa feuille de route et son agenda. Le vocabulaire est on ne peut plus clair : il s’agit d’allégeance, pas de débat démocratique. Les déclarations de Matata Ponyo corroborent nos propos.
Cette méthode rappelle étrangement la création de fronts similaires dans le passé, qui servaient à masquer des ambitions personnelles derrière des slogans fédérateurs. Le “Pacte social” de la CENCO-ECC est ici détourné et instrumentalisé pour servir de caution à une entreprise de reconquête du pouvoir. Le point 10 de la déclaration est le plus révélateur. Il transforme le conclave, prétendument collectif, en simple chambre d’enregistrement d’un projet personnel.
En adoptant les “12 priorités” de Joseph Kabila, les participants renoncent à toute pensée critique et entérinent son leadership exclusif. Pour l’ancien président, il s’agit de présenter un programme de gouvernement fantôme. Ces “priorités” ne sont rien d’autre que la plateforme électorale de Kabila pour une éventuelle candidature. Le conclave de Nairobi n’était donc pas un forum de réflexion, mais le lancement officieux d’une campagne électorale.
En focalisant le débat sur la “fin de la dictature” de Félix Tshisekedi, on occulte le véritable enjeu : la restauration d’un système que les Congolais ont déjà rejeté aux urnes et dans la rue. On propose un remède qui est, en réalité, une rechute. Le conclave de Nairobi n’est pas une solution ; c’est le problème, déguisé en remède. La démonstration politique de Joseph Kabila est cynique, prétentieuse, arrogante et irréversible.
Chaque élément – du titre honorifique à la feuille de route personnelle, en passant par la création d’un mouvement satellite – converge vers un seul but : le retour de Joseph Kabila au pouvoir. Prétendre vouloir “sauver la RDC” en restaurant l’homme qui a présidé à son affaiblissement systémique est une contradiction historique et logique insoutenable. Il ne s’agit pas de sauver le Congo, mais de sauver un projet de pouvoir personnel.
La véritable sortie de crise pour la RDC ne réside pas dans un retour en arrière, mais dans le rejet définitif de ces manœuvres cycliques et dans la construction d’institutions fortes, indépendantes des ambitions démesurées de ses anciens maîtres. L’appel à “dresser le front” (point 14) devrait s’appliquer à toute tentative de confiscation de la souveraineté populaire, quel qu’en soit l’auteur.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













