Kinshasa, mégapole de près de 20 millions d’habitants, est devenue le symbole tragique d’une incurie institutionnalisée. Alors que d’autres capitales africaines – Rabat, Addis-Abeba, même Dakar – se battent pour l’assainissement et l’esthétique urbaine, Kinshasa sombre dans une saleté obscène, érigée en norme par des autorités aussi négligentes que cyniques.
La crasse n’est plus un problème : elle est aujourd’hui un mode de gouvernance. La saleté est même devenue le symbole de réussite politique dans un abandon très bien organisé. Les rues de Kinshasa ressemblent à des décharges à ciel ouvert. Les caniveaux, censés évacuer les eaux usées, sont des dépotoirs stagnants où s’entassent sacs plastiques, carcasses de rats et résidus alimentaires.
Pourtant, la Régie d’assainissement (RAS) et la mairie disposent de budgets – souvent détournés – pour la gestion des déchets. Un rapport de la Banque mondiale (2022) souligne que moins de 30% des déchets de Kinshasa sont collectés, contre 80% à Lusaka. La différence ? Une volonté politique. Ailleurs la journée citoyenne de nettoyage est obligatoire. À Kinshasa, même les éboueurs municipaux sont payés avec des mois de retard.
Comment expliquer que des Kinois préfèrent boire l’eau douteuse des forages artisanaux plutôt que celle de la REGIDESO ? Parce que l’État a laissé pourrir (littéralement) le réseau. Des tuyaux percés, des stations de traitement vétustes, et une corruption généralisée ont transformé l’eau “officielle” en liquide suspect. Une étude de l’OMS (2021) révèle que 60% des maladies hydriques à Kinshasa proviennent de l’eau de robinet mal traitée.
Pendant ce temps, des ministres et hauts fonctionnaires s’approvisionnent en bouteilles importées. Il y a la mort de l’élégance dans la capitale. Kinshasa est devenue la capitale de la boue et de la honte. Il fut un temps où les Kinoises arpentaient les artères de la ville avec des talons aiguilles, dans une démarche chaloupée qui faisait tourner les têtes. Aujourd’hui, marcher dans Kinshasa relève du parcours du combattant.
Flaques putrides, nids-de-poule béants, monticules d’immondices. Résultat ? Les rendez-vous galants se font désormais sur des motos-taxi, faute de trottoirs praticables. Avant, on draguait en admirant la démarche des femmes. Maintenant, on craint qu’elles ne se tordent la cheville. Daniel Bumba, les gouverneurs successifs, les ministres de l’Environnement et de la Santé – tous ont échoué.
Pire : ils ont normalisé l’insalubrité. Des contrats juteux de ramassage des ordures sont attribués à des sociétés fantômes, pendant que les Kinois suffoquent dans les émanations de déchets brûlés. En 2023, la Cour des comptes a identifié plus de 5 millions de dollars de détournements dans des marchés publics liés à l’assainissement. Aucun responsable n’a été inquiété. Il faut choisir entre la révolte ou la mort lente.
Kinshasa n’a pas besoin de slogans – elle a besoin d’un électrochoc. Imposer des amendes pour dépôt sauvage d’ordures, rétablir la REGIDESO, traquer les détourneurs, et surtout : exiger que chaque ministre, chaque député, vive dans un quartier non asphalté. Car c’est ça, le vrai problème : les élites sont propres, mais elles vivent sur la pourriture du peuple. La dignité ne se mendie pas-elle s’arrache. A quand une révolte des balais ?
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













