La province du Haut-Uélé, riche en ressources mais minée par des crises politiques récurrentes, est aujourd’hui le théâtre d’une bataille institutionnelle autour de la gestion de la dotation de 0,3 % du chiffre d’affaires de Kibali Gold Mines. Ce fonds, destiné au développement communautaire dans les zones impactées par l’exploitation minière, est désormais convoité par l’homme de Bambesa.
Au cœur de cette tempête politique déclenchée, la décision unilatérale du Gouverneur Jean Bakomito Gambu de suspendre toutes les dépenses et attributions de marchés liées à cette enveloppe. Il veut mordicus mettre ses acolytes les plus fidèles dans la gestion de cette manne. Une mesure présentée comme une réponse à des « plaintes pour mauvaise gestion ».
Mais qui, à y regarder de plus près, s’apparente davantage à une manœuvre de contrôle politique. Derrière les justifications administratives se cache une réalité plus sombre : la mainmise sur un budget autonome qui, jusqu’ici, échappait à l’emprise directe de l’exécutif provincial. Le 28 mars 2025, le Gouverneur Bakomito ordonne par lettre la suspension des activités de la dotation Kibali.
Il invoque des irrégularités présumées et l’ouverture d’un dossier judiciaire . Pourtant, cette décision soulève plusieurs interrogations. D’abord l’absence de preuves tangibles. Aucun rapport d’audit ou jugement n’a été rendu public pour étayer ces accusations. Ensuite, il y a une compétence contestable. Ce fonds fonctionne trop bien pour déranger qui que ce soit.
Le ministre national des Mines, Kizito Pakabomba Kapinga, a rappelé au Gouverneur que la supervision de ce fonds relève des ministères sectoriels, et non de l’administration provinciale. Une mise en garde qui tombe à plat face à l’entêtement de Jean Bakomito. Cette suspension intervient dans un contexte où Kibali Gold Mines, opérée par Barrick Gold, affiche pourtant un bilan positif en matière de développement local.
Construction d’écoles, de centres de santé et réhabilitation d’infrastructures routières . Une ironie cruelle : alors que la dotation comble les carences de l’État, ce dernier cherche à en reprendre le contrôle… au détriment des bénéficiaires. Contrairement aux budgets provinciaux souvent engloutis dans des détournements et des dépenses opaques, la dotation Kibali a démontré son efficacité.
Sur les infrastructures éducatives, l’école d’Abinva, l’Institut Lanza et l’école primaire de Mabha sont des réalisations concrètes financées par ce mécanisme. Dans le domaine de la Santé publique, il y a l’hôpital régional de Watsa et le centre de santé d’Abinva ont été modernisés, tandis que la morgue de Durba, bien que construite et équipée, reste bloquée par des décisions politiques.
Le pont Kibali, effondré après celui de Bomokandi, a été reconstruit grâce à ces fonds, contrairement aux infrastructures publiques laissées à l’abandon. Face à ces résultats, on peut légitimement s’interroger : pourquoi vouloir suspendre un dispositif qui marche ? La réponse est peut-être à chercher du côté des velléités de recentralisation des flux financiers.
La méthode Jean Bakomito Gambu est transparente. C’est la stratégie du chaos qui consiste à créer le vide pour mieux régner. Suspendre les projets en cours, créant un vide artificiel. Délégitimer les structures existantes en brandissant l’argument de la « mauvaise gestion » et reprendre la main sur les fonds via des circuits opaques, sous couvert de « réforme ». Une manœuvre classique, mais dangereuse.
Car en paralysant la dotation Kibali, le Gouverneur ne fait pas que menacer des projets vitaux – il sape aussi la crédibilité de l’État auprès des partenaires miniers. Barrick Gold, qui a injecté plus de 5,7 milliards de dollars dans l’économie congolaise, dont 3 milliards en dépenses locales , pourrait bien revoir sa politique de responsabilité sociale si les fonds destinés aux communautés sont détournés vers des jeux politiques.
Le Gouverneur de la province du Haut-Uélé a fait campagne sur la « bonne gouvernance » et la « lutte contre la corruption ». Pourtant, ses actions récentes trahissent une autre priorité : le contrôle des ressources. La morgue de Durba, prête à fonctionner, est laissée en jachère sur ordre du ministre provincial de la Santé, lui-même sous influence de Jean Bakomito Gambu.
En court-circuitant les procédures légales, le Gouverneur risque de décourager les investisseurs, alors que Kibali prévoit justement d’étendre ses initiatives renouvelables (16 MW solaires en cours) pour réduire son empreinte carbone. Plutôt que de saborder un fonds qui fonctionne, Jean Bakomito ferait mieux de s’attaquer aux vrais problèmes du Haut-Uélé. Ils sont pourtant connus.
Une administration inefficace, incapable de gérer ses propres budgets. Un climat des affaires délétère, qui freine les investissements hors secteur minier. Une défiance croissante des populations, lassées des promesses non tenues. La dotation Kibali n’est pas le problème – elle est une solution. En s’y attaquant, le Gouverneur ne prouve qu’une chose : son incapacité à proposer mieux.
La balle est maintenant dans le camp du gouvernement central. Va-t-il laisser une province stratégique sombrer dans des guerres d’influence, ou rappeler fermement que les fonds miniers ne sont pas une caisse politique ? C’est ici que le forcing de l’alliance de Gombe trouve tout son sens. EIle aurait même poussé les choses en convoquant le représentant de Kibali de comparaître devant la justice.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













