Le régime de Paul Kagame a érigé la gestion des morts en une arme politique redoutable. Le pouvoir par les ossuaires, c’est une plongée dans l’instrumentalisation de la mémoire et la terreur systémique. Derrière la façade d’un Rwanda “ressuscité” et prospère se cache une machinerie necropolitique sophistiquée, où les cadavres du génocide et les disparitions forcées servent à légitimer l’autoritarisme et à silencier toute opposition.
Cette ingénierie de la terreur, exportée jusqu’en Europe, révèle une stratégie délibérée de contrôle des vivants par l’exploitation des morts. Le génocide des Rwandais de 1994 (800 000 à 1 million de morts) est devenu le pilier narratif du régime Kagame. Les mémoriaux et commémorations sont omniprésents, mais leur fonction dépasse le devoir de mémoire : ils servent à occulter les crimes du Front patriotique rwandais (FPR).
Des rapports internationaux accusent le FPR d’avoir massacré des dizaines de milliers de Hutus entre 1990 et 1994, puis lors de sa traque en RD Congo, où près de 200 000 civils Hutus ont péri. Pourtant, toute mention de ces crimes est criminalisée au Rwanda. La loi interdit officiellement de parler d’ethnicité, mais en pratique, elle sert à étouffer les voix critiques et à imposer une histoire univoque. La répression extraterritoriale, c’est le symbole de la main longue de Kigali.
Le régime ne se contente pas de réécrire l’histoire à l’intérieur du Rwanda. Il exporte sa terreur via un réseau de surveillance et d’intimidation ciblant la diaspora rwandaise. Des journalistes, militants et opposants en exil sont harcelés, kidnappés ou assassinés. Un rapport de Human Rights Watch documente plus d’une dizaine de meurtres, enlèvements et disparitions forcées depuis 2017.
Les proches restés au Rwanda sont souvent pris pour cible : torturés, détenus arbitrairement ou tués pour faire pression sur les exilés. Un réfugié témoigne : “Si vous publiez mon nom, ils tueront mon frère”. Cette stratégie crée un climat de peur global, où même à Londres ou Paris, les opposants vivent cachés, sous surveillance constante. L’interdiction d’enterrer Protais Zigiranyirazo en France illustre parfaitement cette logique.
Acquitté par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) en 2009, il restait pour Kigali un symbole à abattre. En instrumentalisant des associations comme Ibuka France, le régime a fait pression sur la municipalité d’Orléans pour empêcher ses funérailles, invoquant un “risque de troubles à l’ordre public”. Cette décision n’est pas anodine : elle démontre la capacité de Paul Kagame à étendre son contrôle jusque sur la mort et les rites funéraires, même sur un sol étranger.
La sépulture devient un enjeu géopolitique, où le régime impose sa vérité historique par la négation même du repos des morts. Paul Kagame a verrouillé le système politique en s’appuyant sur une rhétorique victimisante et un développement économique spectaculaire. Le Rwanda est salué pour sa croissance et sa propreté, mais derrière cette façade, le pays est une prison à ciel ouvert.
Interdiction de fumer en public, obligation de participer à des séances de sport forcé, contrôle vestimentaire : chaque aspect de la vie est réglementé. Cette discipline de fer est justifiée par le traumatisme du génocide, mais elle sert avant tout à museler toute velléité de dissentiment. Les opposants sont emprisonnés, torturés ou exécutés, comme en témoignent les nombreux cas documentés par HRW.
Malgré ce bilan effroyable, Paul Kagame bénéficie d’une impunité internationale. Le Rwanda est un partenaire clé dans la région des Grands Lacs, contributeur de troupes pour les missions de paix et hôte de sommets internationaux. Les pays occidentaux, culpabilisés par leur inaction durant le génocide, ferment les yeux sur les exactions du régime. La France elle-même, après des décennies de tensions, a renoué avec Kigali, sans conditionner cette relation au respect des droits humains.
Cette complaisance permet à Paul Kagame de poursuivre sa politique nécropolitique en toute impunité. La nécropolitique de Kagame est une machine à broyer les consciences et les corps. En instrumentalisant les morts du génocide, en réprimant les vivants au Rwanda et en exil, et en bénéficiant de la lâcheté internationale, le régime a construit un État autoritaire moderne et efficace.
Il est temps que l’Occident cesse de se laisser berner par les miracles économiques et exige des comptes sur les crimes passés et présents. La mémoire des victimes, toutes les victimes et pas que Tutsies, mérite mieux qu’une hypocrisie politicienne. Les millions de Congolais génocidés par la sauvagerie de ce criminel ne se laisseront jamais instrumentalisés par
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













