Dans un communiqué lu dimanche par le ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino Lopéz, l’Armée nationale bolivarienne du Venezuela a reconnu la vice-présidente Delcy Rodríguez comme présidente de la République par intérim. Cette annonce fait suite à la capture du président Nicolás Maduro par les forces américaines, plongeant le pays dans une crise institutionnelle sans précédent.
L’armée, pilier du chavisme depuis plus de deux décennies, se positionne ainsi comme l’arbitre ultime de la continuité de l’État, en invoquant une décision de la Cour suprême de justice (TSJ). Cette déclaration, teintée de dénonciation et d’appel à la libération de Maduro, ouvre une période d’incertitude profonde pour le Venezuela. Le général Padrino Lopéz a justifié cette reconnaissance en citant une décision de la TSJ.
C’est l’organe régulièrement accusé par l’opposition et une partie de la communauté internationale d’être inféodé à l’exécutif maduroste. Selon cette décision, Delcy Rodríguez est habilitée à assumer l’intérim du pouvoir pour une durée de 90 jours en cas d’absence absolue du président. La situation actuelle, créée par une capture opérée par une puissance étrangère sur le sol national, constitue un scénario inédit que la Constitution de 1999 ne traite pas explicitement.
L’armée et les institutions chavistes fondent donc leur légitimité sur une interprétation constitutionnelle qui sera inévitablement contestée, y compris sur la scène internationale. Le vide laissé par Maduro est comblé par le recours à une figure centrale du régime, mais sans la légitimité démocratique d’un vote. La déclaration du ministre de la Défense est révélatrice du rôle décisif que conserve l’institution militaire, véritable colonne vertébrale du pouvoir depuis l’ère Chávez.
En se rangeant immédiatement derrière Delcy Rodríguez, l’armée cherche avant tout à prévenir tout effondrement du régime et à assurer la survie de l’appareil d’État chaviste. Cette prise de position rapide vise à décourager toute velléité de contestation interne et à envoyer un signal de cohésion et de contrôle aux acteurs internationaux. Toutefois, elle évite soigneusement de qualifier les événements de “coup d’État” ou d’intervention, préférant les termes d’enlèvement et d’agression , et réclame avec fermeté la libération de Nicolás Maduro.
Cela indique que l’institution militaire considère toujours Maduro comme le président légitime, réduisant le rôle de Rodríguez à celui d’une figure intérimaire de transition sous tutelle. Le communiqué inclut une dénonciation vigoureuse de l’assassinat « de sang-froid » de membres de l’équipe de protection de Maduro. Cet élément, s’il est avéré, constitue un crime grave. Son inclusion dans la déclaration officielle sert un objectif politique clair.
Celui de forger un récit de martyre et d’agression étrangère brutale, destiné à souder les rangs des forces armées et des partisans du régime autour de la nouvelle présidente par intérim et à délégitimer toute action américaine. Ce récit devient le socle émotionnel et politique sur lequel l’intérim de Rodríguez tente de s’appuyer pour mobiliser le pays et la communauté internationale. La reconnaissance de Delcy Rodríguez par l’armée crée une présidence de fait, mais dont la légitimité sera âprement disputée.
Le succès de cet intérim dépendra de la capacité de Rodríguez à maintenir l’unité des factions chavistes et le soutien indéfectible des hauts gradés, dans un contexte de crise humanitaire et économique persistante. La communauté internationale se divisera probablement entre les pays alliés traditionnels du chavisme (Cuba, Russie, Chine, etc.), qui reconnaîtront cet intérim, et ceux qui, ayant déjà reconnu d’autres autorités par le passé (comme Juan Guaidó en 2019) ou soutenant l’action américaine, le rejetteront comme une manœuvre illégitime du régime.
Le statut de Nicolás Maduro reste la question centrale. Sa libération potentielle, ou au contraire son jugement à l’étranger, pourrait soit rendre cet intérim caduc, soit en faire une permanence. La déclaration du ministre de la Défense vénézuélien n’est pas un simple acte de procédure constitutionnelle. C’est l’affirmation du rôle prépondérant de l’armée comme garante ultime de la survie du système chaviste face à un choc extérieur déstabilisateur. En reconnaissant Delcy Rodríguez, l’institution militaire tente d’imposer une transition contrôlée depuis l’intérieur du régime, en s’abritant derrière une décision de justice controversée.
Cependant, cette présidence par intérim naît dans un contexte de violence et de violation de la souveraineté nationale, ce qui la place immédiatement sous le signe de la contestation et de la fragilité. Les 90 jours à venir seront décisifs pour déterminer si cette solution institutionnelle peut apporter une stabilité ou si elle n’est que le prélude à une période de turbulences accrues pour le Venezuela.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













