À Goma, la chute militaire n’est que la partie émergée de l’iceberg. Tandis que les terroristes du RDF/M23, ouvertement soutenus par Kigali selon l’ONU et les services de renseignement, patrouillent dans les rues, une occupation d’un autre genre est déjà en cours. Dans les commerces et les marchés, le franc congolais (CDF) est évincé par le franc rwandais (RWF), avec un taux de change qui sonne comme un affront : 1000 FRW = 2000 CDF.
Ce phénomène, également observable à Aru avec le shilling ougandais, est le symptôme d’une souveraineté congolaise en lambeaux, où l’État capitule sur l’un de ses attributs les plus fondamentaux : le monopole de la monnaie. Ce scénario n’est pas une simple conséquence du chaos, mais le résultat d’une stratégie délibérée d’asservissement économique qui profite de la faiblesse structurelle de Kinshasa.
La circulation officieuse des devises étrangères dans l’Est de la RDC n’est pas un fait du hasard. Elle révèle une faillite de l’État à plusieurs niveaux. La détérioration sécuritaire dans l’Est a entraîné une hausse des dépenses publiques, mettant sous pression les équilibres macroéconomiques. Dans ce contexte, la confiance dans la monnaie nationale s’érode, et les populations comme les commerçants se tournent vers des devises perçues comme plus stables.
Le système financier congolais est structurellement dollarisé, avec environ 91 à 92% des dépôts bancaires et 97% des crédits libellés en dollars. Cette dépendance au billet vert a institutionnalisé la faiblesse du franc congolais, le reléguant au rang de monnaie de second ordre dans son propre pays et ouvrant la voie à d’autres devises étrangères régionales. À Goma et Bukavu, la circulation du franc rwandais est couramment observée, notamment dans les zones contrôlées par le RDF/M23.
Cette monnaie, tout comme la présence militaire rwandaise, est un instrument de domination économique. Comment parler de souveraineté quand la monnaie d’un pays voisin, accusé d’agression, s’impose sur le sol national ? Face à ce constat sévère, l’action des autorités monétaires et financières congolaises apparaît à la fois cruciale et insuffisante.
La Banque Centrale du Congo (BCC) a récemment enregistré des succès dans la stabilisation du franc congolais, avec une appréciation de la monnaie nationale face au dollar grâce à un resserrement budgétaire et monétaire. L’inflation est tombée à 8,5% en juin 2025, son plus bas niveau depuis 2022. La BCC a bien lancé des initiatives pour encourager l’usage du franc congolais, comme les cartes “Mosolo” ou la configuration des terminaux de paiement pour qu’ils fonctionnent exclusivement en CDF.
Cependant, ces mesures semblent dérisoires face à l’ampleur du phénomène d’occupation monétaire. Le fait que la BCC continue de publier le taux de change du franc rwandais, perçu par certains comme une forme de normalisation, est symptomatique de cette ambiguïté. Comme l’analyse Teddy Mfitu, chercheur, la RDC doit imposer le franc congolais dans les paiements fiscaux et lutter par des mesures coercitives contre la circulation des devises étrangères en Ituri et au Nord-Kivu.
Sans une réaction ferme qui dépasse le cadre technique pour embrasser une dimension résolument politique et sécuritaire, la BCC restera une spectatrice impuissante. La bataille pour le franc congolais est bien plus qu’une question économique ; c’est la bataille pour la survie de l’État congolais. La circulation du franc rwandais à Goma et du shilling ougandais à Aru n’est pas un simple problème de change, mais la preuve que la souveraineté de la RDC est bafouée sur son propre territoire.
Tant que Kinshasa n’aura pas la capacité, ou la volonté politique, de reprendre le contrôle de sa politique monétaire jusque dans ses provinces orientales, il sera vain de parler d’intégrité territoriale. L’Est du Congo est en train de devenir une colonie économique de ses voisins. Le temps n’est plus aux discours, mais à une action ferme qui reconnaît que la défense du franc congolais est la défense de la nation même.
Ce phénomène illustre le défi immense auquel sont confrontées les autorités de Kinshasa : comment reprendre le contrôle monétaire sans une pacification durable de l’Est ? La stabilisation récente du franc congolais est un premier pas encourageant, mais la reconquête du terrain perdu face aux devises étrangères nécessitera une stratégie globale, alliant fermeté politique, sécurité et inclusion financière.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













