Dans la géopolitique tourmentée des Grands Lacs, une question persiste, douloureuse et essentielle : pourquoi un régime, celui de Paul Kagame au Rwanda, nourrirait-il une animosité si profonde à l’égard du peuple congolais de l’Est ? La réponse ne réside pas dans une simple rivalité frontalière ou dans une animosité ethnique primitive.
Elle se cache dans une stratégie d’une froideur glaçante, un projet de déconstruction identitaire et territoriale où la haine n’est pas un état d’âme, mais un outil de gouvernement. Le cœur de cette stratégie n’est pas la guerre frontale, mais la fragmentation systémique. L’objectif est moins la conquête visible que la création d’un état fantôme, un prolongement de l’influence et des intérêts rwandais dans le Kivu congolais.
Pour y parvenir, Kigali déploie une mécanique dont Machiavel ou Sun Tzu auraient pu esquisser les principes, mais dont la mise en œuvre est d’une modernité cruelle. Le principe du “diviser pour isoler, isoler pour dominer” est mis en place sans état d’âme. La première étape est la corrosion du lien social. Le tissu multi-centenaire des communautés du Kivu (autochtones, rwandais anciens réfugiés et nouveaux arrivants) est présenté non comme une richesse, mais comme un champ de mines identitaires.
En alimentant, par des récits historiques tronqués, des soutiens opportunistes à des milices créées, armées, soutenues, financées, dirigées, orientées et une rhétorique victimaire ou sécuritaire, le régime rwandais active les lignes de faille. Les groupes sont poussés à se percevoir non comme des voisins aux destins liés, mais comme des rivaux existentiels pour la terre, le pouvoir et la reconnaissance. C’est là que réside la clé : il n’y a que des rivaux.
Aux yeux de la logique de Kigali, aucun partenaire stable ni aucune alliance sincère n’existe durablement. Les communautés sont instrumentalisées tour à tour, puis abandonnées, voire combattues, une fois leur utilité épuisée. Les sourires des alliances, les accords de paix signés, les discours conciliateurs, ne sont que des poignards planqués. Ils servent à désarmer la méfiance, à infiltrer, à gagner du temps, avant que la stratégie de division ne reprenne sous une autre forme.
Une fois les communautés opposées, isolées les unes des autres par la méfiance et la violence, l’étape suivante peut s’enclencher : l’isolement et l’affaiblissement délibéré de l’État congolais. Dans le chaos et la balkanisation latente, une autorité parallèle, hybride, faite de réseaux économiques (l’exploitation illégale des minerais), militaires (le contrôle par procuration via des groupes armés) et politiques, peut s’établir.
Cet espace, dépourvu de souveraineté congolaise effective mais riche de ressources, devient l’état fantôme – un territoire qui fonctionne comme une annexe informelle, un hinterland sécuritaire et économique pour Kigali. Cet État n’a pas besoin de drapeau ni de reconnaissance internationale. Il existe dans les flux d’armes, dans les convois de minerais, dans l’impunité de certains seigneurs de guerre, et surtout, dans l’esprit des populations meurtries qui ne voient plus en Kinshasa qu’un pouvoir lointain et incapable.
Et en Kigali qu’un voisin tantôt protecteur, tantôt prédateur, mais toujours omniprésent. La “détestation” n’est donc pas ici un sentiment irrationnel. Elle est le carburant et le ciment de ce projet. Elle est cultivée pour légitimer l’ingérence en présentant la RDC comme un “État failli”, un berceau de génocidaires ou un espace de chaos permanent. On justifie une posture interventionniste permanente, sous couvert de sécurité nationale rwandaise.
Anesthésier la solidarité régionale en complexifiant à l’extrême la crise, en la réduisant à un imbroglio ethnique local. On décourage une réponse africaine unie et ferme. Détourner l’attention : la focalisation sur les conflits intercommunautaires dans le Kivu détourne le regard des responsabilités externes, des circuits financiers et des complicités internationales qui perpétuent le système. Il faut donc briser ce miroir déformant.
Comprendre cette stratégie, c’est réaliser que le peuple congolais, dans sa diversité, n’est pas la cible par haine de ce qu’il est, mais par convoitise de ce qu’il a, et par peur de ce qu’il pourrait devenir : une nation unie, pacifiée et souveraine. Une telle entité rendrait le projet de l’état fantôme impossible. La voie pour en sortir exige de nommer cette mécanique sans détour. Elle exige de reconstruire un récit commun qui résiste à la balkanisation mentale avant la territoriale.
Elle suppose de voir au-delà des rivalités de groupes, soigneusement attisées, pour identifier l’ingénieur de la fragmentation. Car le piège le plus grand serait d’intérioriser cette vision du monde où il n’y a, effectivement, que des rivaux. Briser ce miroir déformant est le premier acte de résistance pour que le Kivu, et avec lui la RDC, cessent d’être l’allonge de l’ombre d’un autre.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













