La RD Congo traverse une crise existentielle. Alors que le mouvement terroriste rwandais RDF/M23 étend son emprise sur près de 124 000 km² de territoire congolais – une superficie huit fois supérieure à celle de la Belgique –, la classe politique congolaise semble osciller entre déni, instrumentalisation et complicité passive.
Cette ambivalence, cette ambidextrie mortifère, où une main dénonce l’agression rwandaise tandis que l’autre pactise avec les forces de la fragmentation, est au cœur de la tragédie congolaise. Comment expliquer que, face à un risque aussi clair de balkanisation – un morcellement du territoire nourri par des revendications historiques rwandaises et des convoitises économiques sur les minerais stratégiques.
Comment expliquer que les élites congolaises restent aussi divisées, aussi inefficaces, aussi cyniques ? Cette duplicité congolaise, entre rhétorique patriotique et réalpolitik délétère, entre mobilisation populiste et compromissions souterraines. La balkanisation est-elle une menace réelle ou un fantôme politique ? Les revendications territoriales rwandaises en RDC est une histoire inventée par l’élite au pouvoir.
Depuis le XIXe siècle, les autorités rwandaises, des mwamis (rois) aux modernes dirigeants de Kigali, n’ont cessé de réclamer des terres congolaises, notamment dans le Kivu. En 2023, le ministre rwandais des Affaires étrangères Vincent Biruta a relancé ces revendications, affirmant que certaines parties de la RDC appartenaient historiquement au Rwanda. Ce qui est depuis enseigné officiellement au Rwanda.
Ces déclarations, couplées à l’avancée militaire du RDF/M23 (dont les liens avec Kigali sont documentés par l’ONU ), alimentent la crainte d’un démembrement programmé. Le RDF/M23 étant justement le bras armé d’une stratégie de fragmentation. Le RDF/M23 ne se contente pas de combattre : il administre. Dans les zones conquises, il a mis en place des structures étatiques parallèles.
Des ministères des Mines, forces de police locales, systèmes de taxation consolidant ainsi une emprise territoriale qui dépasse celle d’une simple rébellion. Cette logique de state-building rebelle rappelle les dynamiques des guerres balkaniques, où des entités séparatistes se sont progressivement institutionnalisées avant d’être reconnues internationalement. Le Rwanda semble suivre cette logique.
Pourtant, malgré ces signaux alarmants, la réponse congolaise reste éclatée, contradictoire, presque schizophrénique. L’ambidextrie politique congolaise oscille entre nationalisme de parade et complicités cachées, entre une exploitation populiste et des collaborations passées. Certains opposants brandissent l’étendard de la résistance anti-rwandaise, allant jusqu’à appeler à une guerre contre Kigali.
Pourtant, ces mêmes figures ont, par le passé, collaboré avec le Rwanda lorsque cela servait leurs intérêts. Leur rhétorique anti-balkanisation apparaît donc moins comme une position de principe que comme un instrument de mobilisation électorale. De l’autre côté, il y a eu une diplomatie en dents de scie. Félix Tshisekedi a tenté une normalisation avec le Rwanda avant de se heurter à la réalité de l’agression du RDF/M23.
Mais son gouvernement reste englué dans des contradictions : d’un côté, il dénonce Kigali ; de l’autre, il négocie avec le RDF/M23 sous médiation qatarie, légitimant ainsi un mouvement qui contrôle des pans entiers du territoire national. Pire, certains membres de l’establishment congolais profitent du chaos. Des politiciens et militaires congolais sont accusés de tirer profit du trafic de minerais dans les zones contrôlées par l’ennemi.
La balkanisation, pour eux, n’est pas une tragédie, mais une opportunité économique. La société civile et les églises se situant entre alerte et instrumentalisation. La Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) a dénoncé les risques de balkanisation, évoquant un « remplacement » des populations locales par des Rwandais. Ces faits sont avérés, documentés, vérifiables et de notoriété publique.
Mais cette vigilance est parfois récupérée par des acteurs politiques pour alimenter un discours ethnicisant, divisant encore davantage la société congolaise. Le cynisme des puissances étrangères est une complicité silencieuse. L’inaction de la communauté internationale est une vile hypocrisie. Les Nations Unies, tout en documentant l’implication rwandaise dans le RDF/M23 , n’ont pas réussi à imposer des sanctions dissuasives.
La Monusco, coûteuse et inefficace, est perçue comme une force d’occupation plutôt que de stabilisation. Il y a clairement des jeux économiques obscurs sur les minerais congolais et des convoitises inavouées. La RDC possède des minerais critiques (cobalt, coltan, or) estimés à 24 000 milliards de dollars. Le RDF/M23 taxe et exporte illégalement ces ressources vers le Rwanda.
C’est dans la raffinerie Gasebo où elles sont blanchies dans des circuits internationaux. Certaines multinationales et États occidentaux ferment les yeux, préférant des approvisionnements stables (même illicites) à une réelle stabilisation du Congo. La RDC peut-elle encore éviter le destin des Balkans ? La balkanisation n’est pas une fatalité. Mais pour l’éviter, la RDC doit unifier son discours politique.
Elle doit cesser de jouer double jeu entre dénonciation et compromission. Elle doit purger ses institutions en éliminant les éléments corrompus ou complices des forces de fragmentation. Repenser sa diplomatie en rompant avec les partenariats toxiques et en exigeant une réelle pression sur le Rwanda. Elle doit industrialiser son économie pour ne plus être une proie facile pour les prédateurs internationaux.
La RD Congo est à un carrefour. Soit sa classe politique, la pire qui puisse exister dans cet univers connu, surmonte ses divisions et affronte le danger avec lucidité, soit elle continuera à danser sur un volcan avec du Kérosène, jusqu’à ce que le pays ne soit plus qu’un puzzle de territoires occupés, exploités, et finalement perdus. « Un peuple qui ne défend pas sa terre est un peuple qui accepte de disparaître. »
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













