Le président camerounais Paul Biya se succède encore à lui-même et entame son neuvième acte d’une comédie tragique vieille de 43 ans, tandis que le pays s’enfonce dans une “crise post-électorale” qui n’ose dire son nom. C’était un grand jour pour la République. Un jour de solennité, de protocole et de symboles soigneusement huilés.
Ce 6 novembre, dans le temple aseptisé de l’Assemblée nationale, Sa Grandeur Paul Biya, 91 ans, dont 43 à la magistrature suprême, a une nouvelle fois prêté serment. Neuvième mandat. Quarante-troisième année. Les chiffres, comme l’homme, défient les lois de la biologie, de la logique et, surtout, de l’alternance. Le spectacle était, comme à l’accoutumée, d’un classicisme rassurant.
L’homme, plus statue que sanguin, a levé une main digne des plus grands serments. La voix, faible mais portée par le micro de l’État, a psalmodié les phrases consacrées. Il a appelé, dans un élan de générosité qui lui est propre, à “l’union sacrée”. Un concept aussi noble que vide de sens lorsqu’il est prononcé par celui qui est, depuis plus de quatre décennies, à la fois le principal fossoyeur de l’unité nationale et l’architecte en chef des divisions qu’il prétend aujourd’hui guérir.
L’union sacrée ? La formule a dû faire sourire, ou pleurer, selon le degré de cynisme, les habitants des régions anglophones en proie à un conflit sanglant que le pouvoir qualifie avec légèreté de “crise”. Elle a dû résonner étrangement dans les oreilles des opposants emprisonnés, des journalistes réduits au silence, et de tous ces Camerounais pour qui l’union signifie surtout s’unir derrière un seul homme, sous peine de représailles.
L’union sacrée, c’est ce joli mot pour dire : “Taisez-vous et acquiescez.” Le timing, il faut le reconnaître, est un chef-d’œuvre d’ironie politique. Célébrer un 43e anniversaire de pouvoir le même jour que l’on inaugure un nouveau mandat, c’est confondre allègrement l’État et la personne, la fonction et l’individu. On ne sait plus si c’est la République qui prête serment ou si c’est Monsieur Paul Biya qui fête son règne.
La frontière est si ténue qu’elle en devient invisible. Le Cameroun n’est plus un pays ; c’est une propriété privée, un domaine dont le propriétaire absentéiste gère les affaires depuis les palaces genevois, entre deux prestations de serment. Et que dire de cette crise post-électorale évoquée avec une pudeur de gazelle ? Une crise, vraiment ? Le terme est si doux, si clinique. Il occulte les violences et les arrestations arbitraires.
Il occulte le lourd sentiment de déni démocratique qui a suivi une élection dont le processus et les résultats sont contestés par une large partie de la population. Une “crise”, c’est quand un système dysfonctionne. Ici, le système fonctionne parfaitement bien : il est conçu pour se perpétuer, coûte que coûte. Appeler cela une crise, c’est comme qualifier un cancer de petit rhume.
L’appel à l’union de M. Biya est le coup de génie final de cette mascarade. C’est l’incendiaire qui, après avoir mis le feu à la maison, demande à la famille de se serrer les coudes pour éteindre les flammes avec lui, et selon ses méthodes. C’est le sarcasme suprême : créer les conditions du chaos, puis s’ériger en seul recours possible, en pilier indispensable de la stabilité.
La longévité au pouvoir n’est plus une question de compétence ou de volonté populaire ; c’est une fatalité, une malédiction que les Camerounais sont priés d’accepter avec une résignation béate. Alors oui, que l’union soit sacrée. Qu’elle soit sacrée pour enterrer une fois pour toutes l’espoir d’un débat politique sain. Qu’elle soit sacrée pour sceller le silence assourdissant des cimetières politiques et des médias muselés.
Qu’elle soit sacrée pour célébrer le culte de la personnalité d’un nonagénaire qui semble avoir signé un pacte avec le temps lui-même, tandis que son pays, lui, est figé dans un présent perpétuel et étouffant. En ce jour de « renaissance » républicaine, le Cameroun n’a pas tourné une page. Il a simplement ajouté un chapitre supplémentaire, identique aux précédents, à un livre dont tout le monde, sauf son auteur unique, est las de connaître la fin.
L’union est sacrée, certes. Mais l’usure du pouvoir, elle, est profane, et son odeur de pourriture finit toujours par s’imposer, même à travers les parfums d’encens du serment.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













