Depuis trois décennies, la RD Congo semble enchaînée à un rite aussi prévisible que stérile : le “Dialogue National”. Sous ce vocable aux accents consensuels se cache une pathologie politique aiguë, une “dialoguîte” chronique qui n’est rien d’autre qu’un mécanisme d’évitement et de perpétuation du mal qu’elle prétend soigner.
Cette maladie du débat perpétuel, sans issue transformative, révèle moins un goût pour la conversation qu’une profonde incompréhension—ou un refus délibéré—des racines de la crise congolaise. Le schéma est désormais d’une terrifiante banalité. Une tension émerge, le pays s’embrase ou s’ankylose. L’élite, au lieu de diagnostiquer, convoque le cérémonial du dialogue. Kinshasa, Sun City, Addis-Abeba…
Les décors changent, les noms aussi—”Dialogue National”, “Consultations”, “Cadre de Concertation”—mais l’opérande demeure immuable : un partage du pouvoir entre les mêmes acteurs, une redistribution des prébendes et des portefeuilles au sommet de l’État. Cette transaction, présentée comme une solution, n’est en réalité qu’une anesthésie temporaire. Elle crée immédiatement une nouvelle classe de frustrés.
Exclus du festin, qui, pour y accéder, n’auront d’autre choix que de brandir la menace des armes ou de pactiser avec des forces hostiles, ouvrant ainsi un nouveau front. Le “dialogue” devient ainsi le principal accélérateur de la prochaine crise. L’échec répété de ce rituel ne vient pas d’un manque de participants ou de bonne volonté affichée, mais d’un aveuglement fondamental. L’élite politique congolaise s’épuise à traiter des symptômes.
Oui—les conflits armés, les contestations électorales—sont des symptômes lorsqu’on refuse obstinément de s’attaquer à la triade pathogène qui gangrène le corps national depuis des décennies. Le premier mal fondamental est la crise identitaire importée et instrumentalisée. Le Rwanda, voisin et acteur majeur, a projeté et entretenu dans l’Est congolais un récit toxique d’appartenance et d’exclusion, créant une fracture manipulable à souhait.
Aucun dialogue ne résoudra cette équation tant que l’État congolais lui-même ne donnera pas une réponse constitutionnelle et historique définitive à la question de la nationalité et de la citoyenneté en la renvoyant au strict traitement administratif individuel. Il ne s’agit pas de discuter avec ceux qui instrumentalisent cette crise, mais d’imposer, par la loi, l’éducation et le récit national, une conception claire, inclusive et intangible de ce qu’est “être Congolais”.
Cette réponse doit être souveraine, unilatérale et cristallisée dans le marbre de la loi fondamentale. Le deuxième mal est l’absence de méritocratie républicaine. La gouvernance congolaise fonctionne sur le mode du clientélisme, de l’ethno-régionalisme et de la corruption. Tant que les postes de responsabilité—de l’administration aux entreprises publiques—seront des récompenses politiques et non le fruit du mérite et de la compétence, l’État demeurera inéfficient et illégitime.
La solution n’est pas dans un nouveau dialogue, mais dans une imposition constitutionnelle de la méritocratie. Que la Constitution exige des concours publics, des critères de qualification impératifs et des audits de performance pour l’accès aux hautes fonctions. Il faut ligoter les mains des dirigeants pour les forcer à choisir les meilleurs, et non leurs proches. Le troisième mal est la politisation rentière de l’État. En RDC, la politique est l’un des métiers les plus lucratifs.
Accéder à une fonction, c’est accéder à un système de prédation. C’est cette rente qui alimente la violence de la compétition politique. Il faut donc dépolitiser l’administration et rendre la politique moins rentable. Cela passe par une réforme drastique du financement des partis et des campagnes, par une véritable indépendance de la justice et des organes de contrôle, et par une gestion transparente de toutes les entités décentralisées.
Cela réduirait ainsi l’enjeu financier monstrueux que représente la prise de Kinshasa. La “dialoguîte” est un narcotique qui endort la conscience nationale en donnant l’illusion de l’action. Elle est le refuge d’une élite qui préfère le partage du gâteau à la cuisson d’un pain nouveau, suffisant pour tous. Le temps n’est plus au dialogue sur les symptômes. Il est à l’action solitaire, ferme et souveraine sur les causes. L’État de droit n’est pas négociable, la citoyenneté n’est pas marchandable, le mérite n’est pas monnayable.
La thérapie républicaine exige non pas des discussions autour d’une table, mais la volonté de forger, une bonne fois pour toutes, les institutions-carcans qui contraindront l’avenir à être meilleur que le passé. Le vrai courage politique consistera, pour une fois, à ne pas dialoguer, mais à édicter, construire et imposer les piliers d’une Cité où le dialogue ne sera plus un outil de crise, mais la conversation normale d’une nation apaisée et tournée vers son développement. La guérison commence quand on cesse de négocier avec la maladie.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













