Comment un discours de reconstruction nationale au Rwanda a pu se muer en une logique de lutte tutsie en Afrique centrale, alimentant le plus grand foyer de crise humanitaire contemporaine ? Il y a un paradigme qui a basculé. Au début des années 1990, le Front Patriotique Rwandais (FPR) émergeait avec un discours moderne, voire révolutionnaire, pour la région des Grands Lacs.
Il se présentait comme une force de libération multi-ethnique, visant à renverser selon lui un régime hutu extrémiste (celui de Juvénal Habyarimana) accusé de corruption et de discrimination. Son idéologie officielle se voulait “civique” et non ethnique, promettant le retour de tous les réfugiés et une réconciliation nationale. Ce narratif, séduisant pour une partie de la communauté internationale, masquait cependant une réalité plus complexe.
Une réalité où la composition essentiellement tutsie de l’armée et de la direction du FPR restait un fait incontournable. La victoire militaire du FPR en juillet 1994, dans le contexte du génocide perpétré contre les rwandais, a conféré à ce mouvement une légitimité absolue et tragique. Le Rwanda était en cendres, et le nouveau pouvoir, dirigé par Pasteur Bizimungu et Paul Kagame, s’est engagé dans une reconstruction axée sur la sécurité.
Mais aussi sur le développement économique et la mise au pas de toute dissidence, sous le slogan de l’unité nationale. Ce post-génocide a créé un contexte où toute critique du pouvoir pouvait être assimilée à une négation du génocide ou à une résurgence de l’idéologie génocidaire, verrouillant efficacement le débat politique. Dès 1996, le discours et l’action du Rwanda basculent. La sécurité devient un prétexte à l’expansion territoriale.
Le prétexte de la sécurisation de ses frontières contre les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) et les Interahamwe, responsables du génocide et réfugiés dans les camps au Zaïre (actuel RDC), est utilisé pour justifier une intervention militaire directe. La Première Guerre du Congo (1996-1997) est présentée par Kigali comme une opération de police nécessaire et une poursuite légitime des génocidaires. C’est ici que s’opère un glissement capital, de l’idéologique à l’ethno-national.
Sur le terrain, l’intervention ne se limite pas à neutraliser les camps. Elle participe au renversement de Mobutu et installe Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa. Surtout, elle s’accompagne d’un remodelage démographique et politique au Kivu. Le Rwanda, via l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération), favorise l’émergence d’une nouvelle élite locale, largement issue de la communauté tutsie rwando-congolaise (les Banyamulenge et d’autres).
L’argument sécuritaire (notre survie est menacée par les génocidaires) devient le vecteur d’un projet de contrôle politique et économique d’une région riche en ressources, et de protection d’une communauté spécifique perçue comme un prolongement naturel de la nation rwandaise. Le retournement d’alliance avec LD Kabila et la deuxième guerre du Congo (1998-2003) achèvent de cristalliser ce glissement. Le Rwanda crée et soutient ouvertement le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD).
Un mouvement rebelle rwandais dont le leadership et le noyau dur sont principalement tutsis. Le discours évolue : il ne s’agit plus seulement de sécuriser le Rwanda, mais de défendre les “Congolais tutsis” contre des menaces existentielles, présentant toute l’histoire du Kivu comme une perpétuelle persécution de cette communauté. Cette essentialisation du conflit est extrêmement dangereuse. Elle racialise la politique locale.
Elle réduit la complexité des conflits du Kivu (concurrence pour la terre, le pouvoir coutumier, les ressources minières, la citoyenneté) à une opposition binaire et historique entre “Tutsis” et “les autres” (Hutus, autres ethnies congolaises). Le Rwanda se pose en protecteur naturel et nécessaire d’une minorité transfrontalière, justifiant ses interventions répétées (directes ou par proxies) par un devoir de protection qui prime sur la souveraineté congolaise.
Paul Kagame a ainsi créé un miroir déformant génocidaire. Tout opposant au pouvoir de Kigali ou à ses alliés au Kivu est susceptible d’être étiqueté “génocidaire” ou “FDLR” (les rebelles hutus issus des ex-FAR), réactivant en permanence le traumatisme de 1994 pour justifier l’injustifiable. Inversément, toute violence contre des civils tutsis au Kivu est présentée comme un “génocide en cours”, alimentant un cycle de peur et de violence.
La création et les rébellions successives AFDL-RCD-CNDP-M23, notamment sa campagne dévastatrice de 2012-2013 et sa résurgence spectaculaire depuis fin 2021, incarnent l’aboutissement logique de ce glissement. Le RDF/M23 se présente explicitement comme le défenseur des Tutsis congolais. Il est unanimement considéré par les rapports des experts de l’ONU et la majorité des capitales occidentales comme une création et un instrument du Rwanda.
Le conflit n’est donc plus une lutte idéologique pour un Rwanda démocratique et inclusif (le projet initial officiel du FPR) ni une simple opération sécuritaire contre des groupes armés négatifs. Il est devenu une lutte pour l’hégémonie politico-militaire et économique d’un réseau d’acteurs articulé autour de l’ethnie tutsie comme clé de légitimation et de mobilisation, avec Kigali comme centre névralgique. Cette évolution a des conséquences catastrophiques.
Elle rend tout compromis politique presque impossible, car elle ancre le conflit dans une identité perçue comme non-négociable. Comment faire des concessions sur une question de survie ? Elle alimente un nationalisme congolais virulent et un sentiment généralisé de trahison, pouvant dégénérer en véritables pogroms contre les Tutsis rwandais, confortant ainsi malheureusement le discours victimisant de Kigali. Elle érode la sympathie internationale héritée du génocide de 1994.
Le temps a révélé un fossé grandissant entre le discours de développement et de réconciliation et les réalités d’une politique régionale prédatrice du Rwanda. Elle obscurcit les autres dimensions cruciales de la violence au Kivu : la compétition pour les minerais (or, coltan, cobalt), la faillite de l’élite politique congolaise, la prolifération des milices communautaires, les dynamiques agraires et foncières. Il existe une instrumentalisation politique avérée et un piège ethnique Tutsi.
Illustrer ce glissement n’est en rien une stigmatisation du peuple tutsi, dans sa diversité et son histoire tragique. Au contraire, c’est dénoncer l’instrumentalisation politique d’une identité ethnique par une élite au pouvoir pour servir des ambitions de contrôle territorial, de pouvoir et de richesse. Le projet initial du FPR, quel qu’en fût déjà les ambiguïtés, a muté en un nationalisme expansionniste qui utilise l’ethnicité comme une arme et un écran de fumée.
La crise humanitaire du Kivu – avec ses 12 millions de morts, de déplacés et de violences sexuelles – est la résultante directe de ce paradigme empoisonné. En refusant de nommer et d’analyser froidement ce glissement, la communauté internationale a souvent été complice, par son silence ou son aveuglement, de l’aggravation de la tragédie. Sortir de l’impasse requiert de briser ce prisme ethnique réducteur. Il faut ré-inscrire la crise dans ses véritables termes : géopolitiques (les ambitions territoriales du Rwanda), économiques (trafic des ressources), et de gouvernance (la reconstruction d’un État de droit en RDC).
C’est seulement en cessant de voir le Kivu à travers le seul filtre de “la lutte des Tutsis rwandais réfugiés en RDC” que l’on pourra envisager une paix durable, fondée sur la citoyenneté et le droit, et non sur la peur et l’appartenance communautaire. Le danger le plus grand n’est pas dans une ethnie, mais dans l’idée mortifère qu’une ethnie doit dominer pour survivre, répandant ainsi la mort et la désolation à l’échelle d’un continent.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













