Ils s’érigent en architectes d’une balkanisation, parachevant l’œuvre coloniale avec un sourire 2.0. Il faut le reconnaître, c’est d’une élégance diabolique. Pendant que le monde a les yeux rivés sur Gaza ou l’Ukraine, trois petits génies géostratégiques – le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda – mènent dans la plus grande discrétion, et avec une belle brochette de milices dociles, ce qui pourrait bien être le hold-up territorial du siècle.
Leur projet ? Rien de moins que la refonte de la carte de l’Afrique centrale. Leur cible ? L’Est de la RD Congo, ce ventre mou selon eux, riche à en pleurer et ingouverné, que ses voisins considèrent avec la convoitise d’un gourmand devant un gâteau sans propriétaire. Leur méthode est un chef-d’œuvre de cynisme. Inutile de déclarer la guerre, c’est si vulgaire. Non, l’art consiste à financer, armer et “conseiller” une myriade de groupes armés.
Du RDF/M23, cette franchise rebelle aux mains propres régulièrement blanchies par l’ONU, aux ADF et autres milices ethniques. Le but affiché ? “Protéger” telle communauté ou “lutter” contre tel autre groupe. Le but réel ? Maintenir le Congo dans un état de déliquescence chronique, prouvant au monde à quel point les Congolais sont incapables de gérer leur propre patrimoine.
Car derrière le chaos soigneusement orchestré se cache un rêve vieux comme la colonisation : un corridor souverain jusqu’à l’Océan Indien. Le Kenya rêve d’être la plaque tournante incontournable, l’Ouganda et le Rwanda veulent vomir une fois pour toutes leur statut de pays enclavés. Et quoi de mieux que de trancher dans le géant congolais pour se tailler une route ?
La balkanisation de l’Est n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. Le moyen de créer des entités fantoches, reconnaissantes et malléables, à travers lesquelles feront défiler les camions, les minerais et la richesse, soigneusement détournée de Kinshasa. On imagine les réunions dans les capitales de ces pays “émergents” et “amis du développement”. Autour de la table, on parle investissements, croissance, PIB.
On évoque, avec une gravité de circonstance, l’instabilité congolaise, ce “problème régional” qu’il faut “stabiliser”. Traduction : “Comment pouvons-nous officialiser notre contrôle sur ces territoires sans que la communauté internationale, si soucieuse de l’intégrité territoriale, ne s’affole ?” La réponse est dans la pratique : épuiser l’État congolais, saigner son armée, vider sa légitimité.
Jusqu’au jour où la communauté internationale, lassée, considérera qu’un “partage” ou une “gestion régionale” serait la solution la plus pragmatique. C’est la diplomatie du fait accompli, version massacre à la machette. Le sarcasme suprême de cette situation réside dans le langage utilisé. Ces pays, qui instrumentalisent des milices meurtrières, se présentent comme des piliers de la stabilité et des partenaires fiables.
Ils signent des accords de paix partout dans le monde tout en approvisionnant les rebelles à Goma. Ils participent à des forces régionales de “stabilisation” dont le principal effet est d’entériner leur présence militaire. C’est un double discours d’une maestria à faire pâlir un espion de la Guerre Froide. Et pendant ce temps, que fait la “Communauté Internationale” ? Elle “s’inquiète”, elle “condamne”.
Elle envoie des Casques Bleus qui ont pour mandat de ne pas combattre les agresseurs, mais de les “observer”. C’est le théâtre de l’absurde. On soigne les symptômes avec des pansements tandis que les voisins du Congo s’activent à agrandir la plaie avec un scalpel. L’Est de la RDC n’est pas en proie à une “crise ethnique” ou à une “simple rébellion”. Il est la victime sacrificielle d’un complot économique froidement calculé.
Le projet de corridor vers l’océan est le serpent de mer qui justifie l’ensablement dans le sang de millions de vies. On vole un pays, on pille ses ressources, on tue son peuple, et on appelle cela de la “géostratégie”. La balkanisation n’est pas une théorie fumeuse ; c’est le business plan, soigneusement dissimulé, de trois pays qui ont décidé que la prospérité de leurs économies passait par le cadavre de leur voisin.
Le jour où les manuels d’histoire seront écrits, on se souviendra de cette époque non pas comme celle d’une guerre civile, mais comme celle d’une annexion lente et sophistiquée, un crime parfait commis en direct, sous les applaudissements complices d’un monde qui préfère les corridors économiques aux droits humains. Plier les genoux, c’est offrir son cou à la hache. Se tenir debout, c’est forcer le bourreau à reculer.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













