Au commencement, il y a une vérité qui devrait être gravée dans la conscience collective, aussi brute et fondamentale que le fleuve Congo creusant son lit millénaire : “Peuple Congolais ne donne jamais le pouvoir à un autre peuple. Donner le pouvoir à un autre peuple, c’est creuser notre propre tombe.” Cette phrase n’est pas une simple maxime.
C’est le sanglot étouffé d’une histoire qui se répète, le diagnostic d’une tragédie existentielle. L’Histoire, ce phare aveuglant qui éclaire les chemins déjà parcourus pour éviter les naufrages futurs, nous montre un Laurent-Désiré Kabila, architecte d’une libération inachevée. Dans un élan que certains qualifieront de realpolitik, d’autres de funeste naïveté, il a cru, en s’alliant à Paul Kagame et au Rwanda, forger une alliance.
Il a vu dans cette main tendue un partenariat, une loyauté qui, pensait-il, engendrerait la réciprocité. C’était une logique humaine, presque chevaleresque : je te tends la main, tu me la serreras en allié. Erreur. Plus qu’une erreur, un vertigineux malentendu métaphysique sur la nature du pouvoir. Car le pouvoir n’est pas un contrat ; c’est une force tellurique. Il ne se partage pas, il se conquiert. Il n’a pas de mémoire, seulement des appétits.
En aidant “l’élève” à monter sur l’échiquier, le “maître” congolais a commis l’irréparable : il lui a enseigné la topographie du palais, la faiblesse des murs, et la saveur enivrante du commandement. L’élève, avide et affamé, n’a pas vu un bienfaiteur, mais un marchepied. Il n’a pas perçu une dette, mais un obstacle. Et leçon après leçon, ascension après ascension, le criminel, engraissé par cette confiance fatale, a développé un goût nouveau, non pour la reconnaissance, mais pour la domination.
Le pouvoir, cet effaceur de mémoire, a lavé son cerveau de tout souvenir de fraternité ou de dette. La main qui l’a nourri devient la première à devoir être mordue. C’est la loi inexorable de la pyramide : on ne regarde pas vers le bas par gratitude, mais pour s’assurer que la base est assez solide pour supporter son poids, ou assez faible pour être écrasée. Nous avons, par une alchimie mortifère de nécessité et d’aveuglement, élevé un autre peuple au point de nous dominer.
Nous avons forgé nous-mêmes les armes de notre asservissement. Creuser notre tombe ? L’image est terriblement juste. Chaque concession stratégique, chaque corridor sécurisé ouvert, chaque levier de souveraineté cédé, a été un coup de pelle dans la terre meuble de notre autodétermination. Nous avons été les fossoyeurs complices de notre propre enterrement national.
Car un jour, inévitablement, l’élève n’hésitera pas à abattre le maître. Pourquoi hésiterait-il ? Le maître est devenu un rappel vivant et gênant de son ancienne subordination. Il incarne un temps révolu qu’il faut effacer pour légitimer le présent. Tuer le maître, c’est achever sa propre naissance, c’est affirmer qu’il n’a jamais été redevable à personne, que son pouvoir est un droit naturel, né de sa seule supériorité.
C’est le parricide fondateur de toute tyrannie ascendante. Ce n’est pas un simple réquisitoire contre un voisin prédateur. C’est avant tout un miroir tendu à la conscience congolaise. Où fut notre lucidité ? Où était notre instinct de préservation ? Le peuple congolais, dans sa grandeur et sa complexité, doit cesser de se voir comme le bienfaiteur éternel du continent, le pourvoyeur de richesses et de solutions pour tous.
Cette générosité d’âme, si noble soit-elle, devient un poison mortel lorsqu’elle est dénuée de pragmatisme féroce. La leçon est philosophique autant que politique. Il n’y a pas de fraternité dans l’asymétrie du pouvoir. Il n’y a que de la maîtrise ou de la servitude. Élever un autre peuple pour qu’il nous domine est un crime contre notre propre essence, un reniement de notre destin. La tombe est déjà entrouverte.
L’outil est encore dans nos mains. La question n’est plus de savoir qui l’a creusée, mais si nous avons la volonté de jeter la pelle, de combler la fosse et de redevenir, farouchement et irrévocablement, les seuls architectes de notre propre maison. Le peuple congolais ne doit plus jamais donner le pouvoir. Il doit le reprendre. Et le garder. Pour ne plus jamais être la leçon que d’autres apprendront à leurs dépens.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













