La nomination de Guillaume Ngefa Atondoko comme ministre de la Justice et Garde des Sceaux de la RDC, en remplacement de Constant Mutamba (démissionnaire sous le coup d’une affaire de détournement de 19 millions de dollars ), est l’une des surprises de ce remaniement. Figure historique de la lutte pour les droits humains, Guillaume Ngefa incarne à la fois un symbole d’espoir pour une justice indépendante et un paradoxe.
Peut-on réformer l’institution judiciaire congolaise depuis l’intérieur d’un système miné par le clientélisme et la corruption ? C’est le pari de celui qui a un parcours militant hors norme de Mobutu à l’ONU. Guillaume Ngefa, né en 1960, a forgé sa réputation sous le régime de Mobutu, en fondant dès 1986 l’ASADHO (Association Africaine de Défense des Droits de l’Homme), l’une des premières ONG indépendantes de RDC.
Son engagement lui vaut persécutions, emprisonnements et tentatives d’assassinat, notamment après avoir documenté les massacres de réfugiés hutus et congolais en 1996-1997, qu’il qualifie de “nettoyage ethnique” dans un rapport accablant. Forcé à l’exil sous Laurent-Désiré Kabila, il rejoint les Nations Unies, où il occupe des postes clés, notamment comme chef de mission de la MINUSMA au Mali, avant d’être expulsé en 2023 par les autorités maliennes.
Son expertise en droits humains et son réseau international (il a collaboré avec Desmond Tutu ) en font un profil atypique dans le paysage politique congolais. Sa nomination apparaît stratégique et ambiguë. Le Président Félix Tshisekedi fait un choix pour redorer l’image d’une justice discréditée. La démission de Constant Mutamba, accusé d’avoir détourné des fonds destinés à la construction d’une prison à Kisangani , a plongé le ministère de la Justice dans une crise de légitimité.
En nommant Guillaume Ngefa, Félix Tshisekedi envoie un signal fort : celui d’un retour à l’éthique. Pourtant, cette nomination intervient dans un contexte où l’indice de corruption en RDC reste l’un des pires au monde (Transparency International). Les procédures judiciaires contre les puissants sont rares, comme le soulignait Mutamba lui-même, qui voulait appliquer la peine de mort aux corrupteurs… avant d’être accusé de corruption.
Guillaume Ngefa, critique historique des régimes congolais, doit désormais incarner l’institution qu’il a longtemps dénoncée. Certains observateurs craignent une récupération politique. Il serait ainsi “un alibi pour Tshisekedi”. Sa nomination permet au pouvoir de se draper dans une légitimité morale, sans garantie de réelles réformes. Guillaume Ngefa est un militant en territoire hostile.
Comment imposer l’indépendance judiciaire dans un système où les nominations répondent à des logiques claniques ? La justice congolaise reste un instrument de règlement de comptes politiques, comme en témoigne l’affaire Mutamba, où l’ex-ministre a dénoncé un “complot ourdi à Kigali” . Ngefa devra garantir l’autonomie des magistrats face aux pressions du pouvoir.
Il doit poursuivre les dossiers sensibles (corruption, crimes économiques), y compris ceux impliquant des proches du régime. Malgré les promesses de Tshisekedi, aucun haut responsable n’a été condamné pour corruption depuis son arrivée au pouvoir. Or, Guillaume Ngefa a lui-même dénoncé l’impunité des “dinosaures politiques” . S’attaquera-t-il à des figures controversées du régime qui jouissent de l’impunité ?
Les prisons congolaises sont surrepeuplées et insalubres. Mutamba vantait son “désengorgement”… tout en détournant les fonds destinés à les rénover. Guillaume Ngefa, qui a documenté les violences carcérales sous Mobutu, devra concilier urgence humanitaire et rigueur budgétaire. Guillaume Ngefa incarne une lueur d’espoir, mais son succès dépendra de sa marge de manœuvre réelle face aux réseaux clientélistes de l’Union sacrée.
Sa capacité à résister aux compromis, lui qui a toujours refusé de “manger avec le diable” et la volonté politique de Félix Tshisekedi. Si le président bloque les réformes, Guillaume Ngefa deviendra un alibi jetable. Son véritable test est le traitement du dossier Mutamba. S’il permet un procès équitable, ce sera un premier pas. S’il étouffe l’affaire, il rejoindra la longue liste des “réformateurs illusionnistes”. La justice congolaise a besoin d’un chirurgien, pas d’un pansement.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













