Il y a des lieux qui, par leur nature même, condensent l’essence de notre époque. Le salon VIP de Roissy en est un. Cet espace liminaire où transitent les âmes en suspension, entre deux vols, entre deux vies. C’est là, entre un cocktail de fruits, un jus pressé et des canapés trop mous, que nous avons assisté à une scène qui résume avec cruauté le grand marché aux illusions de notre temps.
Deux femmes parlaient. L’une, écorchée vive par une rupture récente, avouait — avec une candeur désarmante — qu’elle vivait seule depuis des mois. L’autre, en gardienne du dogme moderne, refusait d’y croire. “Impossible qu’une femme comme toi soit sans homme”, lança-t-elle, comme si la solitude était une maladie honteuse, une anomalie à corriger d’urgence. Puis, se tournant vers moi, elle m’enrôla dans leur débat absurde.
Vous y croyez, vous, qu’elle n’a personne ? Je répondis par une pirouette, mais la machine était en marche. La jeune femme, piquée au vif, se mit à exposer son credo amoureux avec la gravité d’un trader listant ses exigences : “Beau, intelligent, élégant… et riche. Très riche”. Les mots tombaient comme des pièces dans un juke-box décati, jouant la même rengaine depuis des millénaires. L’argent, toujours l’argent.
Ce n’était pas l’amour qu’elle cherchait, mais un ascenseur social en costume sur mesure. Et puis vint la question fatidique, celle qui transforma la comédie en farce tragique : “Et vous, que faites-vous dans la vie ?” Le silence. Un sourire gêné. “Rien. Je vis des aides sociales”. Le sublime paradoxe ! Celle qui n’avait rien construit, rien appris, rien gagné — sinon des enfants de pères évanouis — exigeait un homme paré de toutes les conquêtes.
Elle voulait un roi, mais n’avait même pas daigné devenir reine. Nous avons ri, bien sûr. Rire est souvent l’ultime refuge devant l’absurdité. Mais sous ce rire couvait une colère froide. Car cette scène n’était pas qu’anecdotique : elle était le miroir d’une société malade de ses contradictions. L’époque est étrange, où l’on exige des autres ce qu’on ne s’impose jamais à soi-même. Où l’on fantasme la réussite comme un dû, où l’amour se monnaye comme une option VIP.
Roissy Charles de Gaulle, ce non-lieu, ce purgatoire des âmes en transit, aura été le théâtre parfait pour cette mascarade. Car au fond, n’est-ce pas là que nous sommes tous ? En escale perpétuelle, entre ce que nous prétendons être et ce que nous sommes vraiment, entre nos exigences démesurées et nos efforts dérisoires. La jeune femme reprit son vol, sans doute vers d’autres salons, d’autres hommes à évaluer.
Moi, je suis resté avec cette pensée grinçante : le capitalisme a tant sexualisé l’ascension sociale que même l’amour est devenu une affaire de standing. Et dans ce grand aéroport de la vie, certains ne sont jamais que des bagages perdus. Qui n’apporte que sa beauté à la table, risque de se lever affamée d’amour et de respect. L’amour monnayé est une dette ; l’amour bâti ensemble est un héritage.
L’or attire les convoitises, mais seul le caractère retient l’estime. Le plus grand luxe n’est pas de tout avoir sans effort, mais de devoir tout à son propre mérite. Si la richesse peut attirer des personnes intéressées, ce sont les qualités personnelles qui permettent de bâtir une estime et un amour durables. N’achète pas ton nid, construis-le branche par branche.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













