Le samarium, un élément des terres rares souvent méconnu du grand public, est au cœur des préoccupations de sécurité nationale et de suprématie technologique. Son rôle critique dans la production du chasseur furtif F-35 Lightning II révèle une dépendance inquiétante des États-Unis et de leurs alliés envers la Chine, qui domine l’approvisionnement mondial.
Le samarium, un métal critique aux propriétés exceptionnelles, associé au cobalt, forme des aimants permanents capables de résister à des températures extrêmes (au-delà de 700 °C) sans perdre leurs propriétés magnétiques. Ces aimants sont essentiels pour les moteurs électriques haute performance, notamment dans les environnements contraints comme les cônes de nez de missiles ou les systèmes de propulsion aéronautiques.
La Chine produit la totalité du samarium mondial, grâce à ses réserves de minéraux comme la bastnäsite et la monazite. Cette domination lui confère un levier économique et stratégique, lui permettant de contrôler les exportations via des licences strictes, officiellement pour des raisons de “sécurité nationale”. En 2022, le Pentagone a suspendu les livraisons du F-35 après avoir découvert que des aimants en alliage de cobalt-samarium, utilisés dans le turbomachine de l’avion (fabriqué par Honeywell), provenaient de Chine.
Bien que ces aimants ne présentent pas de risque opérationnel direct, leur utilisation viole le Defense Federal Acquisition Regulation Supplement (DFARS), qui interdit les composants critiques provenant de pays adverses. Cette suspension a retardé la livraison de dizaines d’avions, exposant les failles de la chaîne d’approvisionnement. Lockheed Martin a dû identifier de nouveaux fournisseurs américains pour l’alliage, mais le processus de validation a pris plusieurs mois, perturbant la production.
Chaque F-35 contient environ 920 livres (417 kg) de terres rares, utilisées dans les systèmes électroniques, les radars et les actionneurs électriques. Le samarium est particulièrement crucial pour les aimants résistants à la chaleur des systèmes de propulsion et de guidage. La Chine a démontré sa capacité à utiliser les terres rares comme arme géopolitique. En avril 2025, elle a restreint l’exportation de sept terres rares, dont le samarium, invoquant des motifs de sécurité.
Une interruption prolongée des approvisionnements épuiserait les stocks occidentaux en moins de 90 jours, paralysant la production d’équipements militaires. Les États-Unis tentent de relancer l’extraction et le traitement des terres rares sur leur territoire (par exemple via le CHIPS and Science Act), mais ces efforts prennent du temps en raison de coûts environnementaux et économiques élevés.
La réduction de la dépendance nécessite également une meilleure traçabilité des supply chains, via des technologies comme la blockchain. La recherche d’aimants alternatives (ex : néodyme-fer-bore) ou de méthodes de recyclage des terres rares (comme le robot Daisy d’Apple pour les iPhone) est encouragée, mais ces solutions restent coûteuses et peu matures pour des applications militaires.
Les alliés des États-Unis (Japon, Australie, UE) investissent dans des projets miniers hors de Chine, mais leur production est encore marginale. Une approche coordonnée au sein de l’OTAN est essentielle pour mutualiser les risques. Le Pentagone renforce ses exigences de traçabilité pour les fournisseurs de rang inférieur, afin d’éviter les violations du DFARS. Des audits réguliers et des “waivers” de sécurité nationale restent des mesures palliatives.
Le samarium incarne les paradoxes de la globalisation : vital pour la défense occidentale, mais contrôlé par un rival stratégique. La crise du F-35 sert de signal d’alarme pour accélérer l’autonomie stratégique dans les supply chains de défense. Alors que les tensions sino-américaines persistent, la sécurisation des terres rares deviendra un impératif de sécurité nationale, au même titre que la maîtrise de l’intelligence artificielle ou de l’espace.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













