Pendant que la RDC ouvre une nouvelle Semaine nationale sur le climat, l’écart se creuse entre les discours ambitieux et la réalité d’une forêt qui part en fumée. Ce lundi 27 octobre 2025, les élites politiques, les diplomates en costard et les ONG internationales se pressent dans le Centre Culturel climatisé de la capitale pour l’ouverture solennelle de la Semaine nationale “Climat, Forêts, Biodiversité et Tourbières”.
Le rituel est bien rodé : discours sur le “poumon de l’Afrique”, promesses de préservation, annonces de nouveaux fonds verts. La RDC, gardienne de 60% des forêts du bassin du Congo – le deuxième poumon vert de la planète après l’Amazonie –, se pose une fois de plus en puissance climatique incontournable. Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, la réalité suit son cours, implacable.
La hache du bûcheron et le feu des agriculteurs sur brûlis continuent de grignoter l’immense manteau vert. Ici, point de discours. Le langage est celui de la survie économique immédiate. Cet écart vertigineux entre le théâtre de Kinshasa et le terrain est le véritable sujet que personne ne veut aborder de front. Le récit dominant, savamment entretenu, est celui de la RDC “pays solution” à la crise climatique.
On ne parle plus de forêt, mais de « puits de carbone ». On ne parle plus de biodiversité, mais de “crédits biodiversité”. On ne parle plus de tourbières – ces immenses réserves de carbone qui pourraient, si elles étaient perturbées, accélérer le réchauffement – mais de leur valeur monétaire potentielle sur des marchés encore fictifs. Nous assistons à une financiarisation de la nature congolaise, dénonce un écologiste congolais préférant garder l’anonymat par crainte de représailles.
On marchandise l’air que nos arbres produisent, tandis que les communautés qui les protègent depuis des millénaires restent parmi les plus pauvres du monde. La Semaine nationale risque de n’être qu’une foire d’empoigne où l’on se dispute les futurs dollars du carbone, sans s’attaquer aux racines de la déforestation. Ces racines sont profondes et complexes.
Une pression démographique énorme, une agriculture non mécanisée qui dépend de l’expansion des surfaces, une économie informière qui carbure au charbon de bois (la principale source d’énergie pour plus de 90% des Congolais), et une gouvernance défaillante où la corruption permet l’exploitation illégale à grande échelle. L’iconoclasme, aujourd’hui, ne consiste pas à nier l’importance de ces sommets, mais à pointer leur hypocrisie fondamentale.
Ils se déroulent dans le confort aseptisé de Kinshasa, une mégalopole qui semble tourner le dos à la forêt qu’elle prétend défendre. Kinshasa est une machine à consommer de la forêt. Sa demande insatiable en charbon de bois (le makala) est l’un des principaux moteurs de la déforestation périurbaine. Les camions chargés de sacs de makala arrivent jour et nuit, drainant la vie des forêts voisines pour alimenter les cuisines de 15 millions d’habitants.
Pourtant, dans les discours officiels, cette dépendance vitale est rarement abordée avec les plans concrets et financés pour y substituer des alternatives viables et accessibles. “Comment pouvons-nous parler de sauver la forêt à l’échelle mondiale si nous sommes incapables de résoudre l’équation énergétique à l’échelle de notre propre capitale ?”, s’interroge une experte en développement urbain.
“Ces sommets créent une double réalité : celle, virtuelle, des engagements internationaux, et celle, tangible, de la cuisinière d’une famille kinoise.” La découverte des tourbières, il y a quelques années, a jeté un nouveau et puissant projecteur sur la RDC. Ces marécages riches en matière organique contiendraient l’équivalent de 20 ans d’émissions américaines de CO₂.
La tentation est grande d’en faire le joyau de la couronne climatique congolaise, un atout géostratégique majeur. Mais le danger est immense. Sous la pression pour « monétiser » cette richesse, une course contre la montre s’est engagée. Des scientifiques et des organisations locales tentent de cartographier et de comprendre ces écosystèmes fragiles avant que des intérêts puissants ne poussent à des modèles de conservation excluant les populations locales, ou pire, à leur exploitation.
“Les tourbières sont le prochain front, avertit un chercheur. Soit nous réussissons à les protéger avec et pour les communautés, soit elles deviendront une source de conflits et de corruption encore plus grande que la forêt elle-même. Pour l’instant, les discussions à Kinshasa ressemblent plus à une préparation à la vente qu’à une stratégie de protection intégrée.” Et si, pour la prochaine édition, la Semaine nationale quittait les salons climatisés de Kinshasa ?
Et si elle se tenait au cœur de la forêt, à Bikoro ou à Mbandaka, avec pour premiers participants les communautés riveraines, les bûcherons, les producteurs de makala et les paysans ? Ce serait le seul moyen de briser le mur d’incompréhension. Ce serait un signal fort que la RDC ne veut plus seulement vendre une image de “pays solution” aux bailleurs de fonds, mais qu’elle engage enfin une conversation nationale, difficile et honnête, sur le destin de son patrimoine naturel.
La vraie révolution climatique en RDC ne viendra pas d’un nouveau fonds ou d’un nouveau discours. Elle viendra du jour où la valeur d’un arbre debout sera plus tangible, pour un Congolais, que celle d’un arbre abattu. En attendant, les lumières de la Semaine nationale brilleront sur Kinshasa, tandis que dans l’ombre, la forêt continue de brûler.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













