Objet : La signature des accords de Doha et le piège de la “revendication mobile”
Monsieur le Président,
Dans ces heures décisives où l’avenir des générations congolaises futures se joue peut-être sur des tables de négociation à Washington, permettez à un citoyen congolais, étreint par l’urgence et le souvenir sanglant de notre histoire, de vous adresser cette supplique raisonnée. Mon alerte est née de l’analyse froide des cycles de la trahison, et chauffée à blanc par le chagrin d’un peuple qui a trop offert en holocauste sur l’autel de paix factices.
Nous sommes confrontés à un mécanisme infernal qui, depuis 1996, scande le martyr de l’Est congolais d’un rythme implacable. Nous avons vécu, Monsieur le Président, non pas une série de crises distinctes, mais les actes successifs d’une même pièce, écrite, produite et mise en scène depuis Kigali. Le décor change, les acteurs secondaires sont remplacés, mais le script demeure : la revendication mobile. Souvenons-nous.
1996-1997 : La revendication était la “révolte des Banyamulenge à qui on aurait refusé la nationalité zaïroise puis elle s’est transformée en sécurisation des frontières et l’éradication des génocidaires”. L’AFDL fut l’instrument. La concession fut l’accès au territoire national congolais. Le “goal” fut immédiatement déplacé vers le renversement du régime de Kinshasa et l’installation d’un pouvoir client. La leçon à tirer est qu’un prétexte sécuritaire mène à un changement de régime.
1998-2003 : La revendication devint la “libération du pays d’une dictature de LD Kabila qui demanda tout simplement aux Rwandais de rentrer chez eux. Le RCD fut l’instrument. Les concessions furent les accords de Sun City et le partage de pouvoir avec Monsieur Azarias Ruberwa Manywa Vice-président de la République. Le “goal” fut déplacé vers la consolidation d’une économie de pillage et l’institutionnalisation de l’ingérence. La leçon à tirer est que la négociation sous la contrainte légitime l’occupation.
2012-2013 : Le M23, réincarnation du même projet porté cette fois-ci par le CNDP qui est une émanation directe du RCD, brandit à nouveau l’étendard de la “protection des communautés et du mauvais traitement” par Kinshasa. La concession fut l’Accord de Nairobi de 2013, signé après la libération de Goma. Le “goal” fut déplacé dans l’ombre, pour préparer la résurgence de 2021 avec des revendications territoriales et politiques élargies. La leçon ici est qu’une défaite militaire temporaire n’est qu’un entracte stratégique.
Aujourd’hui, en 2025, nous sommes au point de bascule d’un nouvel acte. Le RDF/M23, franchise terroriste du Rwanda, occupe militairement des territoires congolais. La revendication, une fois de plus, est habillée de plaintes politiques et sécuritaires. On vous presse, Monsieur le Président, à Doha et Washington, de signer un nouvel accord. Un accord qui, selon toute vraisemblance, demandera des concessions – un retrait “négocié”, une amnistie, une intégration politique, une forme de reconnaissance.
Mais que nous enseigne l’histoire ? Que signer cet accord, sous la pression des armes et la lassitude diplomatique, ne sera pas la fin des hostilités. Ce sera l’encaissement de la conquête actuelle par Kigali et la préparation de la revendication suivante. Demain, il s’agira de l’autonomie du Kivu. Après-demain, de la révision des frontières. La “revendication mobile” est un puits sans fond ; y jeter la souveraineté congolaise pour en combler l’abîme est une entreprise vaine et désespérée.
Céder, c’est avaliser la loi de la jungle où le droit cède face au canon. C’est institutionnaliser le chantage armé comme mode de gouvernance. C’est offrir un blanc-seing à tous les prédateurs futurs, leur signifiant que la patience et l’agression finissent toujours par payer. C’est, d’une signature, invalider le sacrifice de toutes ces filles et fils du Congo tombés pour l’unité et l’intégrité de la patrie. Notre pays a les moyens humains, géologiques, intellectuels, culturels et stratégiques de refuser tout diktat.
Monsieur le Président,
La véritable force, en ce moment, ne réside pas dans la signature d’un document qui scellerait notre renoncement. La véritable force réside dans la résistance. Résistance militaire, en dotant enfin nos FARDC des moyens de leur mission et en refusant toute capitulation. Résistance diplomatique, en nommant sans relâche l’agresseur et en exigeant des sanctions ciblées et paralysantes contre le régime de Kigali.
Résistance morale, en rappelant au monde que le Congo ne sera plus le théâtre où l’on sacrifie la justice sur l’autel de la realpolitik. Ne signez pas, Monsieur le Président. Ne légitimez pas cette mascarade. L’heure n’est pas à la négociation avec ceux qui occupent notre maison, mais à leur expulsion inconditionnelle. La paix ne naît pas de la reddition déguisée ; elle naît de la victoire du droit sur la force, de la dignité sur la soumission.
L’Histoire vous regarde Monsieur Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. Elle jugera si, à ce carrefour décisif, vous avez été l’architecte de la renaissance congolaise ou le fossoyeur involontaire de ses derniers rêves de grandeur. Le peuple congolais, meurtri mais debout, espère que votre signature restera dans le porte-plume, et que votre voix dira non à ce cycle infernal. Ne soyez pas celui qui aura d’une manière ou d’une autre permis à Paul Kagame de réaliser son rêve d’ancien réfugié rwandais en Ouganda d’instaurer un empire Hima-Tutsi imaginaire dans les richesses terres de nos ancêtres du Kivu.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre profond respect et de notre indéfectible attachement à une RD Congo une, indivisible et souveraine.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













