La décision d’instaurer un examen oral d’anglais obligatoire pour les finalistes du cycle secondaire en RD Congo, portée par l’actuelle Ministre de l’Enseignement Primaire, Secondaire et Technique, Mme Raïssa Malu, est présentée sous le sceau du pragmatisme et de la mondialisation. C’est le mythe de la nécessité économique et la négation de la richesse endogène.
Pourtant, derrière ce vernis progressiste se cache un contresens pédagogique, une aberration culturelle et un complexe d’infériorité qui méritent une analyse critique approfondie. Cette mesure, loin d’être une simple réforme, agit comme un puissant révélateur des contradictions qui minent la construction de l’identité nationale et de la souveraineté culturelle congolaise. L’argument-massue des défenseurs de cette politique est celui de la nécessité économique.
L’anglais serait la “lingua franca” du commerce international, des sciences et de la diplomatie. Sans lui, la jeunesse congolaise serait marginalisée. Cet argument, bien que séduisant en surface, pèche par un réductionnisme fatal. Il postule que l’intégration dans l’économie mondiale passe nécessairement par l’assimilation culturelle et linguistique, un processus unilatéral et aliénant.
En focalisant les ressources et l’énergie des apprenants en fin de parcours sur la maîtrise d’une langue étrangère, on opère un transfert de valeur symbolique implicite : la compétence en anglais devient plus digne d’évaluation que la maîtrise profonde des langues nationales et, par extension, des cultures qu’elles véhiculent. La question fondamentale est la suivante :
Pourquoi l’ouverture sur le monde se ferait-elle systématiquement au détriment de l’enracinement dans son propre patrimoine ? La véritable puissance économique et intellectuelle d’une nation ne réside pas dans sa capacité à imiter, mais à innover à partir de son capital culturel unique. Le Japon, la Corée du Sud ou l’Allemagne se sont imposés sur la scène mondiale sans que leurs élites n’aient à renier leurs langues maternelles.
Ils ont, au contraire, utilisé ces dernières comme le socle de leur développement scientifique et technique. La langue n’est pas un outil neutre. Elle est le dépositaire d’une vision du monde, d’une histoire, d’une philosophie et d’un système de valeurs. En érigeant l’anglais en critère de réussite scolaire ultime, le système éducatif congolais envoie un message subliminal dévastateur.
La culture et les savoirs portés par cette langue sont supérieurs à ceux portés par le lingala, le kikongo, le swahili ou le tshiluba. Cette mesure, sous couvert de modernité, institutionalise la “décolonisation de l’esprit”. Elle perpétue une forme d’aliénation en faisant intérioriser aux jeunes Congolais que l’accès à l’excellence et à la reconnaissance passe par l’adoption d’un idiome exogène.
On ne promeut pas une compétence, on valide une hiérarchie culturelle héritée des rapports de domination Nord-Sud. La Ministre Raïssa Malu, peut-être inconsciemment, ne promeut pas l’anglais ; elle promeut la subordination à un univers culturel anglo-saxon. La solution réside dans l’instauration obligatoire, de la maternelle à l’université, de l’apprentissage des quatre langues nationales de la RDC comme nous l’avions proposé en 2020 dans “NOTRE IPSÉITÉ COURTELINESQUE”.
Plutôt que de gaspiller un capital politique et pédagogique précieux dans un examen d’anglais en fin de parcours – souvent voué à l’échec faute d’un enseignement de qualité en amont –, une politique éducative visionnaire et audacieuse opérerait un renversement complet de paradigme. Imaginons le projet. L’alphabétisation se ferait dans la langue nationale de l’environnement immédiat de l’enfant.
Ce qui renforcerait son ancrage identitaire et sa capacité cognitive. Une seconde langue nationale serait introduite de manière ludique. L’enseignement des quatre langues nationales deviendrait obligatoire au secondaire. L’objectif n’est pas une maîtrise parfaite de toutes, mais une compétence de communication effective et une compréhension profonde des cultures qu’elles représentent.
Cela construirait une génération capable de circuler et de commercer à travers l’immense territoire national sans barrière linguistique, renforçant l’unité nationale et le marché intérieur. À l’Université, la maîtrise passive ou active de plusieurs langues nationales serait un atout pour des filières comme le droit, la médecine, l’administration ou les sciences sociales, permettant un contact plus authentique avec les populations.
Dans ce cadre refondé, l’anglais, tout comme le français, trouverait sa juste place : celle de langues étrangères importantes, enseignées avec efficacité pour ceux qui se destinent aux carrières internationales, mais sans le prestige indu et la pression démesurée d’un examen final. Exiger la maîtrise de l’anglais en finale des études secondaires est un acte qui relève davantage du complexe post-colonial que d’une stratégie éducative éclairée.
C’est le signe d’une élite qui, ne parvenant pas à valoriser la richesse incommensurable de son patrimoine linguistique, se tourne vers des modèles extérieurs en les parant de toutes les vertus. La véritable “ouverture sur le monde” commence par une connaissance intime de soi et de son pays. Elle passe par la capacité à dialoguer avec son voisin de l’autre province dans sa langue.
En faisant le choix courageux du quadrilinguisme national comme colonne vertébrale du système éducatif, la RDC ne tournerait pas le dos au monde. Elle s’y présenterait, pour la première fois, forte et fière de son identité plurielle, capable d’échanger avec l’extérieur non pas en suppliant, mais en partant d’une position de force culturelle et intellectuelle restaurée. Le défi n’est pas d’apprendre la langue de l’autre, mais d’apprendre à parler, enfin, avec sa propre voix.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













