Il existe une douleur plus profonde que la perte d’un territoire, plus déchirante que le pillage d’une ressource. C’est l’humiliation de l’âme. Ce que nous vivons face au Rwanda n’est pas seulement une agression de plus. C’est une négation systématique de notre être, menée avec une froide précision et, tragédie suprême, parfois avec la complicité d’enfants perdus de notre propre nation.
Notre histoire est millénaire. Nous avons connu la colonisation la plus brutale, celle qui mutilait les corps et asservissait les esprits. Pourtant, même dans cette nuit, une dignité tenait bon. Nos aïeux, sous le fouet, gardaient au fond d’eux la conscience intime de ce qu’ils étaient : les héritiers de royaumes puissants, de civilisations fondatrices. Le colon pouvait voler la terre, mais il ne possédait pas leur fierté. Nous étions meurtris, mais jamais avilis.
Aujourd’hui, l’humiliation a changé de visage. Elle ne cherche plus seulement à nous soumettre, mais à nous convaincre de notre propre nullité. Le Rwanda mène une guerre bien au-delà des champs de bataille : une guerre psychologique, “le poison rwandais” qui s’infiltre dans nos écrans, nos conversations, nos consciences, pour nous seriner que nous sommes incapables, que notre État est une farce, que nos morts ne comptent pas.
Et le plus insupportable, le plus déchirant, est de voir ce venin agir. C’est d’entendre des Congolais ricaner de la mort de leurs frères dans l’Est, traitant la détresse de Goma, de Bukavu ou Uvira de “pleurnicheries”. C’est de voir des compatriotes, intellectuels ou politiciens, s’activer avec zèle à démolir l’héritage commun pour les miettes d’une carrière ou les faveurs d’un autre. Ils troquent leur nom contre un pseudonyme, leur histoire contre un récit importé, leur honneur contre un rôle de collaborateur.
Comment en est-on arrivé là ? Comment la descendance de ceux qui préféraient la mort au déshonneur peut-elle se moquer de son propre naufrage ? La réponse est dans la durée du traumatisme. Trente ans de guerre larvée, de corruption érigée en système et d’abandon de la jeunesse par l’État ont créé une faille identitaire. Quand un État ne donne à sa jeunesse ni éducation digne, ni emploi, ni fierté, il la livre à la première idéologie qui lui promet une identité, même si elle est fondée sur la haine de soi.
L’humiliation, quand elle dure, finit par engendrer l’auto-dénigrement. On finit par croire le bourreau. Pourtant, l’acharnement même du voisin à nous rabaisser est l’aveu ultime de notre importance. On ne mobilise pas tant d’énergie pour vaincre un fantôme. Le Rwanda lutte avec cette rage parce qu’il redoute ce que nous oublions trop souvent : le poids géostratégique, le potentiel colossal, l’ombre du géant que la RDC représente toujours.
Son but n’est pas de nous égaler, mais de nous empêcher à jamais de nous relever. Alors, que faire ? La reconquête doit commencer par l’intérieur. Il ne s’agit plus seulement de gagner des combats, mais de livrer la bataille des consciences. Reprendre la plume de notre histoire. Enseigner, célébrer, incarner notre passé millénaire non comme un folklore, mais comme le fondement de notre droit à la grandeur. Cesser de laisser nos martyrs être des chiffres.
Chaque vie perdue dans l’Est doit être honorée, nommée, pleurée nationalement. La banalisation de notre sang est la victoire de l’agresseur. Ceux qui pactisent avec le projet de destruction de leur patrie ne sont pas des adversaires, mais des ennemis de la communauté nationale. Leur place est devant la justice. Redonner à la jeunesse une raison de croire et de se battre pour ce pays. Bâtir un projet de société si vibrant qu’il rende dérisoires les mirages vendus par l’agresseur.
Le colon volait nos richesses mais craignait notre esprit. L’agresseur d’aujourd’hui veut voler notre esprit pour piller nos richesses sans résistance. L’humiliation est complète quand un peuple participe à son propre effacement. L’heure est venue de nous regarder en face, non avec mépris, mais avec la colère froide de celui qui se souvient de sa lignée. Nous ne sommes pas le peuple méprisable qu’on veut nous faire croire que nous sommes.
Le réveil ne sera pas un murmure. Ce sera un rugissement. Un rugissement qui viendra des profondeurs de notre mémoire, des tombes de nos ancêtres et des plaies encore vives de l’Est, pour rappeler à tous une vérité simple : On peut occuper une terre, mais on n’humilie pas éternellement une âme millénaire. Et le réveil de cette âme sera le tombeau de toutes les humiliations.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













