La République démocratique du Congo, ce géant aux entrailles d’or et de sang, se meurt d’une étrange maladie : la confusion entre l’État et son ancien dirigeant. Joseph Kabila, arrivé au pouvoir dans des circonstances tragiques puis s’y accrochant bien au-delà de son mandat, a fini par incarner pendant 18 ans avec l’aide précieuse du Front Patriotique Rwandais la nation tout entière.
Pourtant, face à l’occupation rwandaise de plus de 124 000 Km2 des terres congolaises et aux menaces de balkanisation, cette assimilation n’a été qu’un écran de fumée masquant l’impuissance et la compromission. Comment en est-on arrivé là ? À quel moment l’élite congolaise a-t-elle troqué sa lucidité contre un nationalisme de façade, où défendre le Congo signifie avant tout défendre un homme ?
Depuis l’indépendance, le Congo a oscillé entre despotisme et chaos, chaque dirigeant se présentant comme le sauveur indispensable. Le Président Mobutu s’était fait « Père de la Nation », Kabila père s’était drapé dans le manteau de la libération, et Joseph Kabila a joué le rôle du stabilisateur après la guerre. Il orchestre son retour sous l’illusion de l’homme-providence qui reviendrait récupérer son pouvoir.
Pourtant, sous son règne, le RDF/M23 avait pris Goma en 2012, tandis que des provinces entières tombaient sous l’influence de milices et de puissances étrangères. Plutôt que de renforcer l’État, le pouvoir a instrumentalisé la menace sécuritaire pour justifier son maintien, transformant Joseph Kabila en rempart imaginaire contre le chaos. Mais où est passée la distinction entre l’État et l’homme ?
Le spectre de la balkanisation n’est pas nouveau. C’est un spectre qui est entretenu depuis l’invasion Rwandaise en octobre 1996. Mais sous Joseph Kabila, il est devenu une excuse pour l’immobilisme. L’occupation rwandaise, bien réelle aujourd’hui sur 124 000 Km2 des terres congolaises dont Bunagana, Walikale, Minembwe, Goma et Bukavu, a été gérée avec une ambiguïté coupable.
Des rapports de l’ONU ont documenté le soutien de Kigali aux terroristes du RDF/M23, sans que Kinshasa ne rompe réellement avec le Rwanda. Les contrats miniers opaques, comme ceux conclus avec des sociétés offshore, ont dilapidé les ressources du Kivu au profit d’une élite prédatrice. Pourtant, au lieu d’un sursaut national, on a assisté à une résignation calculée de la part de ceux qui collaborent avec l’ennemi.
Ceux qui dénonçaient ces trahisons sont accusés de saper « l’unité nationale ». La trahison des élites congolaises est passée du silence à la complicité ouverte et assumée. L’élite congolaise, autrefois gardienne des idéaux souverainistes, s’est vendue. La collusion avec les prédateurs économiques : les minerais du Kivu financent jusqu’à aujourd’hui des villas à Dubaï plutôt que des écoles à Bukavu.
La répression des voix critiques a atteint son paroxysme. Plusieurs figures comme Floribert Chebeya payèrent de leur vie leur refus de se taire. Le simulacre démocratique a permis de rétribuer des soutiens zélés. Les élections de 2006, 2011 et 2018, marquées par des fraudes massives, ont enterré toute illusion de changement. Quand la défense de la nation se réduit à défendre un homme, c’est que l’élite a déjà choisi son camp : celui du ventre, pas du peuple.
Il est temps de dire ce que beaucoup savent et briser le mythe Kabila. Joseph Kabila n’est pas le Congo. Son règne a été celui du clientélisme, de la gabegie et de la capitulation rampante. La balkanisation n’est pas une fatalité, mais le résultat de décennies de trahisons successives. L’unité nationale ne se construit pas sur le culte des kleptocrates, mais sur des institutions intègres et une jeunesse insurgée.
La RDC est à un carrefour. Soit elle continue à se mentir, à vénérer ses bourreaux en les appelant « leaders », soit elle reconnaît que le problème, ce ne sont pas seulement Kabila, Tshisekedi ou Mobutu – c’est tout un système pourri, une classe politique vampirique qui a troqué l’avenir du pays contre des comptes en banque et des passeports diplomatiques. Il ne s’agit plus de choisir entre tel ou tel homme providentiel.
Il s’agit de les rejeter tous. Une nouvelle génération doit émerger, non compromise, non vendue, capable de dire non aux vieux démons. Le Congo mérite mieux que ses fossoyeurs. « Un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre. » Le Congo, lui, ne peut plus se permettre de répéter les mêmes erreurs. L’heure n’est plus aux sauveurs autoproclamés, mais à l’insurrection des consciences.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR












