Il est des moments dans l’histoire d’un peuple où le silence devient crime, où l’indifférence se fait complicité, et où l’inculture revêt les atours mortifères d’une arme de destruction massive. Nous y sommes. À l’heure où le Congo saigne par toutes ses veines, certains “intellectuels” congolais, ivres de leur propre verbiage, s’érigent en gardiens d’une légalité internationale qui n’a jamais protégé les nègres.
Me Dahlia Tshilanda incarne cette tragique figure du clerc qui, par une lecture littérale et déshumanisante du droit, en vient à nier l’évidence : l’extermination méthodique de son propre peuple. Quelle étrange pathologie de l’âme pousse un être à préférer la sophistication juridique à la simple évidence du sang versé ? Quelle vanité intellectuelle pousse à répéter, comme un perroquet savant, les arguments de ceux qui nous exterminent ?
Quand Kigali parle par la bouche de Kinshasa, nous ne sommes plus dans le débat d’idées, mais dans la pathologie collective. Il existe une violence plus subtile que les bombes : celle qui s’attaque à la mémoire d’un peuple. Ces nouveaux sophistes, experts en déconstruction stérile, pratiquent avec délectation l’autopsie du cadavre congolais sans jamais nommer le meurtre. Ils dissèquent, analysent, comparent – toujours pour conclure à l’inexistence du crime.
Pendant ce temps, dans l’Est du Congo, le génocide continue sa marche implacable. Et ces nouveaux docteurs Folamour de la pensée nous expliquent, citations à l’appui, que nous ne mourons pas assez “juridiquement” pour mériter le nom de génocide. Affirmer que la reconnaissance d’un génocide nécessite d’abord un verdict judiciaire revient à dire qu’un cadavre n’existe qu’après l’autopsie. C’est confondre l’acte médical avec la mort elle-même.
Le droit devient alors l’outil de ceux qui veulent nier la réalité jusqu’à ce que plus personne ne s’en souvienne. Le Rapport Mapping de l’ONU documente pourtant des crimes “qui ne relèvent d’aucune catégorie juridique existante”. Face à cette monstruosité sans nom, certains préfèrent ergoter sur la classification plutôt que de regarder l’horreur en face.
C’est le comble de la lâcheté intellectuelle : quand la peur de se tromper de mot l’emporte sur le courage de nommer le crime. Un peuple qui ne défend pas sa mémoire est un peuple qui accepte de mourir. Les Rwandais l’ont compris, qui ont fait de leur douleur une religion d’État. Nous, Congolais, semblons avoir érigé l’oubli en vertu nationale. Chaque fois qu’un “intellectuel” congolais nie notre génocide, il creuse lui-même la fosse commune où repose notre dignité.
Chaque fois qu’il préfère la nuance juridique à la vérité historique, il devient le fossoyeur de sa propre postérité. Assez de ces discours qui transforment les chambres mortuaires en salles de conférence. Assez de ces experts en légalité qui légitiment l’illégitimité de notre mort collective. À ceux qui doutent encore, je lance cet avertissement :
“L’histoire jugera sévèrement ceux qui, par vanité intellectuelle ou lâcheté politique, auront préféré la perfection du concept à l’évidence du massacre”.
Le Congo n’a pas besoin de permission pour nommer son calvaire. Notre douleur n’a pas à passer l’examen de ceux qui nous exterminent. Notre mémoire n’a pas à se soumettre au tribunal de ceux qui veulent nous oublier. Il est temps d’instaurer un nouvel impératif catégorique : tout Congolais qui, par ignorance feinte ou arrogance intellectuelle, contribue à nier notre génocide, se place de facto hors de la communauté nationale.
Notre combat n’est plus seulement politique ou juridique. Il est existentiel. Il oppose ceux qui croient au Congo et ceux qui participent à son effacement. Aux Dahlia Tshilanda de ce monde, nous disons ceci : votre heure est passée. Le peuple congolais se réveille, et il n’oubliera ni vos trahisons, ni vos compromissions. La mémoire est une arme, et nous allons désormais nous en servir.
La reconnaissance de notre génocide n’est pas une question de droit, mais de survie. Et face à l’extermination, il n’y a pas de place pour les nuances de bureau. L’inculture est la cerise sur le gâteau qui aiguise elle-même la lame de notre propre génocide. C’est un outil actif de meurtre. C’est le cœur de la trahison et de la complicité. Le travail de sape intellectuel, le déni, l’irresponsabilité et la sophistication morbide ne sont pas passifs.
Ils affûtent l’outil de notre propre extermination. Chaque argument qui nie, chaque silence complice, chaque nuance qui détourne le regard rend la lame plus tranchante et plus efficace. La boucle est bouclée dans une logique tragique et auto-infligée. Et l’absurdité et l’horreur suprême : la victime, à travers une partie de ses “élites” intellectuellement dévoyées, participe activement à la préparation de son anéantissement. Elle n’est pas seulement tuée ; elle polit l’arme qui la tuera.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













