C’est une image qui devrait brûler les rétines de toute la nation, cautériser la conscience d’un État et déclencher un orage de honte. Elle ne le fait pas. Elle s’ajoute au lugubre album des indignités quotidiennes. Des mères, colonne vertébrale du pays, employées de l’Office National des Transports (Onatra), ont été acculées à un ultime recours, un geste de désespoir qui dit tout du naufrage.
Se dévêtir pour réclamer des mois, voire des années, de salaires impayés. Nous ne sommes plus dans la grève, ni dans la manifestation. Nous sommes dans l’exposition sacrificielle, le corps offert en miroir de la décomposition morale d’un système. Leur geste n’est pas un happening, encore moins une provocation obscène. C’est l’acte final d’une longue agonie, le cri muet de celles qui, après avoir tout essayé, n’ont plus que leur peau à opposer à l’indifférence de marbre.
Ces femmes, épuisées, humiliées, sont les victimes directes d’une gabegie institutionnalisée. Elles pointent, par la nudité de leur détresse, non seulement l’Onatra, mais tout l’édifice pourri qui permet qu’une telle situation perdure. Le corps des mères congolaises, dernier rempart contre l’indifférence d’un État voyou et la rapacité d’une gestion calamiteuse. Au cœur de ce scandale, un nom émerge, symbole d’une gestion désastreuse : Martin Lukusa Panu.
Sous sa direction et celle de ses prédécesseurs, l’Onatra, outil stratégique s’il en est, semble avoir été moins un office de transport qu’un vaisseau amiral du pillage et de l’incurie. Pendant que les caisses se vidaient dans les méandres d’une gestion “calomnieuse du tout puisant” – expression pudique pour désigner le détournement éhonté –, les salaires des employés, ces mêmes salaires qui font vivre des familles, payer les écoles, les médicaments, étaient relégués au rang de variable d’ajustement d’une faillite organisée.
Où est l’État ? Il détourne le regard. Il regarde ailleurs, occupé à ses guerres politiciennes, à ses calculs mesquins, à la distribution des prébendes. Le gouvernement, le ministère de tutelle, les instances de contrôle : une chaîne silencieuse de complices par omission. Laisser des mères en venir à cela, c’est signer l’acte de décès moral de la fonction régalienne de protection des citoyens. Un pays qui abandonne ses mères à la rue et à l’humiliation est un pays maudit.
C’est une malédiction qu’il s’inflige à lui-même. Leur nudité est une accusation plus cinglante que tous les rapports d’audit jamais enterrés. Elle dit : « Vous avez pris tout ce que nous avions. Il ne nous reste que cela. Le voulez-vous aussi ? ». Elle révèle la violence ultime du système : celle qui pousse l’être humain à faire de son intimité et de sa dignité une monnaie d’échantillon pour ce qui lui est dû. Ce n’est pas seulement l’Onatra qui est visé.
C’est le modèle même de la « République des Potentats », où les dirigeants s’enrichissent tandis que les serviteurs de l’État crèvent la faim. Les bureaux climatisés des directeurs généraux versus le dénuement des mamans de l’Onatra : voilà le portrait en diptyque du Congo d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de pleurer. Il s’agit de tonner. Ces femmes ne demandent pas la charité. Elles exigent justice. Elles réclament le fruit de leur travail, volé avec la complicité tacite du pouvoir.
Exigeons donc le paiement immédiat et intégral de tous les arriérés de salaires de tous les agents de l’Onatra, sous peine de poursuites pénales pour la direction, un audit judiciaire international et indépendant sur la gestion de l’Onatra sous Martin Lukusa et ses prédécesseurs, avec publication des résultats et restitution des biens mal acquis et la suspension immédiate et des poursuites contre tous les responsables, actuels et passés, dont la gestion a conduit à cette crise humaine.
Mais aussi la reconnaissance par l’État de sa faute et sa responsabilité dans cette humiliation nationale. Leur geste désespéré doit être le point de bascule. Il doit nous réveiller de notre torpeur collective. La honte, aujourd’hui, n’est pas sur leurs épaules nues. Elle est dans les bureaux feutrés, dans les palais de la République, dans le silence assourdissant des autorités. La malédiction ne frappera pas ces mères courage, mais ceux qui les ont poussées à cela. L’Histoire, elle, regarde et jugera. Et son verdict sera sans appel pour les bourreaux en costume-cravate.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













