“À Uvira, sous le contrôle des terroristes du RDF/M23, la découverte d’un corps anonyme raconte une guerre oubliée et l’effacement systématique de l’humanité”.
Ce matin, dans le quartier de Mulongwe, au cœur d’Uvira, une ville étouffée, une femme a été retrouvée. Elle gisait près d’un marché déserté, à l’angle d’une rue défoncée par les combats. Son corps sans vie, abandonné aux regards indifférents de quelques passants pressés, ne portait pas de signes distinctifs, seulement le sceau invisible de l’horreur ordinaire.
Sa mort n’a déclenché ni sirène, ni communiqué officiel, ni vague d’indignation sur les réseaux internationaux. Car ici, à Uvira, l’administration légitime a fui, et le pouvoir est détenu par les kalachnikovs et la terreur des combattants du RDF/M23. Ici, la mort d’une femme est devenue un fait divers banal, un épisode silencieux dans le grand récit de l’effondrement. Sa découverte, rapportée à voix basse par des habitants dont les visages sont creusés par la peur et la faim, n’est pas un événement. C’est un symptôme.
Le symptôme d’un territoire où l’État de droit s’est évaporé, laissant place à une gouvernance par la violence pure. Sous contrôle des groupes armés, la ville vit au rythme de leurs caprices : couvre-feux arbitraires, extorsions, arrestations sommaires, et ces disparitions qui ne font plus même l’objet d’une enquête. Qui était cette femme ? Mère, fille, commerçante, enseignante ? Son identité a été dissoute dans la grande anonymisation de la guerre.
Était-elle une victime collatérale des affrontements, une cible délibérée, ou a-t-elle simplement succombé à la maladie dans un hôpital sans médicaments ? Le mystère restera entier, car il n’existe plus d’institution pour lever le voile, plus de journaliste libre pour investiguer, plus de justice pour réclamer des comptes. Le drame de Mulongwe, cependant, dépasse largement le sort tragique d’une inconnue. Il est la parabole parfaite de l’agonie contrôlée de régions entières de l’Est de la RD Congo. Uvira, comme tant d’autres, est une ville fantôme prise en étau.
Prise entre les groupes armés qui s’en disputent les lambeaux, l’inefficacité parfois coupable des forces gouvernementales, et l’indifférence assourdissante de la communauté internationale, trop occupée par d’autres crises jugées plus stratégiques. La population civile, majoritairement des femmes et des enfants, est l’otage absolu de cette géopolitique toxique. Elle paie le prix du sang pour des conflits dont les racines plongent dans le pillage des ressources, les rivalités régionales et les calculs cyniques de puissances étrangères.
La femme de Mulongwe n’est pas qu’un corps. Elle est un témoignage muet. Chaque blessure non identifiée sur sa peau est une accusation. Son abandon dans la poussière de la ville est le miroir de l’abandon d’une province, d’un pays, d’un principe fondamental : le droit à la vie et à la dignité. Sa mort exige plus qu’un bref entrefilet. Elle exige que l’on nomme les responsables de ce chaos. Elle exige que la pression monte pour le rétablissement intégral de l’autorité de l’État congolais sur tout son territoire.
Elle exige que les mécanismes de protection des civils soient plus qu’un vœu pieux inscrit dans des rapports onusiens. Aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de là, des conférences se tiendront peut-être sur la « stabilité du Grands Lacs ». Des millions seront débattus, des résolutions évoquées. Mais dans la chaleur lourde d’Uvira, une famille pleure dans le secret, ou peut-être personne ne pleure-t-il, la douleur ayant déjà été privatisée par l’habitude de la tragédie.
La femme de Mulongwe nous rappelle une vérité simple et brutale : tant que des civils pourront mourir dans l’indifférence sous le joug de milices, sans que leur nom ne soit même connu, la paix ne sera qu’un mot creux. Son corps est une frontière morale. De quel côté du monde choisissons-nous de nous tenir ? Celui du silence complice, ou celui du souvenir exigeant et de l’action déterminée ? La mémoire de l’innommée d’Uvira attend une réponse.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













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