Quand le génie administratif rencontre la réalité de notre pays, le chaos devient un chef-d’œuvre. C’est une vérité universellement reconnue qu’un ministre en possession d’une bonne idée doit être en manque d’un pays pour l’appliquer. La RDC, terre de défis immenses et de complexités administratives légendaires, a trouvé la perle rare.
Thérèse Kayikwamba Wagner, une ministre d’État capable de transposer une procédure avec la finesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le nouveau système d’obtention du passeport n’est pas une simple réforme ; c’est un capharnaüm dystopique, une œuvre d’art absurde où le citoyen est à la fois le public et la victime. Tout commence par le NIF, ce sésame numérique qui ouvre les portes du rêve… et de l’impasse.
Inspiré de modèles où la sécurité sociale est un droit et non un mirage, le NIF exige une adresse en RDC. Excellente nouvelle pour la diaspora ! Vous vivez à Paris, Bruxelles ou Kinshasa ? Peu importe. Pour l’administration fiscale, vous résidez officiellement dans la maison de votre tante à Matonge ou de votre oncle à Masina, même si cette maison n’a pas d’électricité depuis 1995 et que vos parents sont décédés en 2010.
C’est la magie de la dématérialisation à la congolaise : on crée une réalité virtuelle pour mieux nier la réalité physique. Et que dire de ceux qui travaillent dans l’informel, ces invisibles qui font pourtant tourner l’économie ? Ils n’ont qu’à se déclarer “fantômes fiscaux” pour être en phase avec leur statut administratif. La logique est imparable : pour obtenir un passeport, il faut d’abord prouver que vous n’existez pas.
Une fois le NIF obtenu (ou pas), place au plateau suivant du jeu de l’oie kinoise : le site www.passeport.gouv.cd Vous vous enregistrez avec l’espoir naïf de l’homme qui croit voir le soleil en saison des pluies. Un message vous annonce que des documents (une référence et un QR code) arrivent dans votre boîte mail. Vous attendez. Vous vérifiez vos spams. Vous consultez un marabout. Rien. Des semaines, des mois passent.
Le silence est assourdissant. Aucun service, aucun numéro, aucun humain ne peut vous dire pourquoi votre vie est mise en pause. Le système a avalé votre demande et vous envoie promener dans un désert numérique dont la ministre est la seule cartographe. C’est une innovation de génie : un service public qui fonctionne comme un trou noir, absorbant l’énergie et l’espoir des usagers sans jamais rien rendre.
La ministre des Affaires étrangères, nous dit-on, a passé sa vie à l’étranger. Elle sait donc mieux que quiconque l’importance cruciale d’un passeport pour renouveler un titre de séjour, travailler, ou simplement exister légalement hors des frontières. C’est précisément cette expertise qui rend le scandale plus cuisant. On aurait pu s’attendre à une procédure accélérée pour la diaspora, une oreille attentive à ses difficultés. Mais non.
C’est comme engager un chef étoilé pour vous préparer un plat surgelé brûlé. Et dire qu’on a un ministre exclusivement en charge de la diaspora. Le résultat est là, tragique et ubuesque : des Congolais de l’étranger, pourtant détenteurs d’un ancien passeport valide, se retrouvent en situation irrégulière, perdant leur carte de séjour parce que l’administration de leur pays d’origine met plus de six mois à produire un document essentiel.
Ils ne sont plus des citoyens en règle, mais des pions dans un jeu absurde où la faute est toujours de leur côté : “Vous n’avez pas reçu le QR code ? Avez-vous bien vérifié l’adresse mail de votre tante décédée ?” Au pays de Lumumba, de l’immensité et de la richesse, on a décidé que la simplicité était une insulte à l’intelligence. Pourquoi faire simple et efficace quand on peut créer une procédure kafkaïenne ?
Pourquoi ne pas faire de chaque citoyen un Sisyphe poussant son dossier au sommet d’une colline bureaucratique pour le voir redescendre sans cesse ? Ce nouveau système est une merveille d’ingénierie administrative : il concentre tous les défauts, ignore toutes les réalités et méprise tous les usagers. Il ne mérite pas une simple amélioration, mais une médaille. Une médaille du “Summum de la Bêtise”, catégorie “Innovation Cynique”.
En attendant, les Congolais du monde entier peuvent contempler, médusés, leur statut se dégrader, victimes d’une machine à broyer les rêves et les droits, conçue par ceux qui sont censés les protéger. Et pourtant, la volonté du Président de la république était louable en décidant de réduire le prix du passeport à 75$ et en diminuant le temps pour son acquisition. Les savants en ont décidé autrement. Bravo, l’innovation.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













