Dans un récent discours prononcé lors d’un mariage, le président rwandais Paul Kagame a une fois de plus recours à une rhétorique militariste et ethnicisée, évoquant l’uniforme porté par un certain Edmond comme symbole de la « survie du Rwanda » face à ceux qui ont tenté de le « faire disparaître ». Puis, dans une métaphore violente, il avertit :
Vous tous ici présents, veillez à ce que notre pays ne soit plus jamais dévoré par les chiens. » Cette déclaration, loin d’être anodine, s’inscrit dans une stratégie de domination politique fondée sur la stigmatisation des Hutu et la réécriture de l’histoire. Paul Kagame utilise le terme « chiens » pour désigner implicitement les Hutu, renforçant une narration officielle qui les présente comme les uniques responsables du génocide de 1994.
Pourtant, cette vision est réductrice et occulte plusieurs réalités. La majorité des Hutu n’ont pas participé aux massacres, et nombre d’entre eux ont même protégé des Tutsi. Le génocide a été orchestré par des factions extrémistes de deux camps, celui du régime Habyarimana, et non par l’ensemble de la communauté hutu mais aussi par celui des Tutsi que dirigeait Paul Kagame.
Le FPR (Front Patriotique Rwandais, dirigé par Kagame) a lui-même commis des massacres de Hutu civils avant, pendant et après le génocide, notamment dans les camps de réfugiés au Congo. En entretenant cette culpabilité collective, Paul Kagame justifie un système politique où les Hutu sont marginalisés, tout en instrumentalisant leur présence symbolique (comme la nomination récente d’un Premier ministre hutu, Justin Nsengiyumva) pour donner une illusion d’inclusion.
Quand Kagame dit « nous », il se présente comme le défenseur des Tutsi. En réalité, son parcours révèle une tout autre histoire. Les Tutsi exilés en Ouganda (dont Kagame) ont déclenché la guerre civile en 1990, avec des attaques meurtrières contre des civils hutu. Le FPR a commis des massacres sous faux drapeau, y compris l’assassinat du président Habyarimana en 1994, qui a servi de déclencheur au génocide.
Paul Kagame méprisait les Tutsi restés au Rwanda après 1959, les qualifiant de « Vipingamizi » (collaborateurs), et les a sacrifiés sans remords. Aujourd’hui, le pouvoir est monopolisé par les Tutsi revenus d’Ouganda, tandis que les Tutsi de l’intérieur et les Hutu sont relégués à des rôles subalternes. Les tribunaux Gacaca, présentés comme un outil de réconciliation, ont surtout servi à légitimer des accusations massives et souvent infondées contre les Hutu.
Ils ont élargi artificiellement le nombre de « génocidaires », confisqué les terres des condamnés au profit de l’élite tutsi proche du régime et étouffé toute critique en criminalisant les questions sur les crimes du FPR. Kagame justifie son régime répressif (emprisonnements, assassinats d’opposants, contrôle des médias) par la nécessité d’éviter un « retour des chiens ».
Pourtant la « réconciliation » imposée par le FPR est un leurre, car elle nie les crimes commis par ses propres forces. L’économie rwandaise, bien que vantée, repose sur un modèle ultra-centralisé et dépendant de l’aide internationale. Les tensions avec la RDC révèlent une stratégie expansionniste (soutien au M23, exploitation des minerais congolais) qui mine la stabilité régionale.
En qualifiant ses adversaires de « chiens », Paul Kagame révèle sa propre peur : celle de devoir un jour rendre des comptes sur les massacres du FPR, sur la répression politique, et sur l’hypocrisie d’une réconciliation à sens unique. La véritable menace pour le Rwanda n’est pas celle des « chiens », mais celle d’un pouvoir qui, pour se maintenir, doit perpétuer la division et la terreur.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













