Uvira, la sentinelle du Sud-Kivu, semble aujourd’hui pacifiée, tenue d’une main de fer par l’unité d’élite des FARDC, les “Hiboux”. Leur contrôle apparaît total, et la ville est présentée comme un modèle de souveraineté retrouvée. Dans ce contexte, la pression internationale pour un retour opérationnel de la MONUSCO dans la cité lacustre pourrait passer pour un appui logistique anodin, une simple formalité de stabilisation.
Rien ne serait plus trompeur. Accepter ce retour serait, pour le gouvernement congolais, commettre une erreur stratégique historique aux conséquences régionales dévastatrices. Une question cruciale demeure sans réponse crédible : comment la coalition RDF/M23/TWIRWANEHO/RED TABARA/FNL, enlisée dans les Hauts Plateaux, a-t-elle pu soutenir des combats d’une telle intensité et d’une telle durée contre les FARDC et les Wazalendo ? L’hypothèse d’un approvisionnement en munitions et armes lourdes depuis l’extérieur est inévitable.
Or, un faisceau d’indices historiques pointe vers un acteur ayant eu un accès unique à ces zones avant les récentes avancées des FARDC : la MONUSCO elle-même. Son précédent déploiement à Uvira, Minembwe et Mikenge coïncide étrangement avec la constitution d’arsenaux rebelles qui alimentent aujourd’hui la résistance. N’eût été ce stockage anticipé, la guerre dans les Hauts Plateaux aurait vraisemblablement connu un dénouement différent.
Ramener la MONUSCO à Uvira, c’est rétablir un pont logistique et informationnel direct vers le cœur du conflit. Ce n’est pas un renfort, c’est un cheval de Troie. La stratégie serait alors implacable : sous couvert de protection humanitaire, faciliter le retour organisé des familles rwandaises vers Kamanyola et Uvira. Dans ce mouvement, comme par le passé, des éléments militaires rwandais et des armes infiltreraient la région sous l’escorte ou la surveillance passive de la MONUSCO.
Uvira tomberait à nouveau, non par assaut frontal, mais par subversion. De ce verrou brisé, la contagion gagnerait Baraka, Kalemie, et créerait une instabilité directe jusqu’à Bujumbura, déstabilisant toute la frange occidentale du lac Tanganyika. L’objectif final, une fois Uvira redevenu une tête de pont sécurisée, serait alors le Grand Katanga. Avec un corridor sécurisé et un approvisionnement assuré depuis le Rwanda via des zones “protégées”, la coalition terroriste aurait les moyens de prolonger son offensive vers le sud, vers les richesses minières stratégiques.
Le retour de la MONUSCO dans la région serait l’accélérateur de cette expansion, fournissant une couverture à la fois logistique, informationnelle et diplomatique à une offensive déguisée. La guerre atteindrait le Katanga non en années, mais en quelques mois. Au-delà du ravitaillement, la présence de la MONUSCO offre un avantage inestimable : le renseignement. Ses mouvements, ses patrouilles aériennes et terrestres, et ses interactions avec les forces gouvernementales lui donnent une vision complète du dispositif des FARDC et des Wazalendo.
Historiquement, cette information a-t-elle toujours été gardée secrète ? Les positions, les effectifs, les types d’armes et les schémas de déploiement des forces loyalistes deviendraient, dans ce scénario, une marchandise stratégique, consciemment ou non, au profit de la coalition adverse, annihilant l’avantage tactique des “Hiboux”. La question fondamentale reste : après plus de trente ans de présence sous divers acronymes (MONUC puis MONUSCO), quel bilan tangible pour la protection du peuple congolais ? Les massacres ont continué, les groupes armés ont proliféré, et la souveraineté de l’État s’est érodée.
Cette longue présence n’a pas apporté la paix, mais a souvent été associée à des scandales, de l’inefficacité et une relation ambiguë avec les forces de l’ombre dans la région. Fonder une décision stratégique majeure sur la foi de cette institution, dont la crédibilité et l’impartialité sont mises en doute par une large partie de la population, relève de l’inconscience. Le gouvernement congolais est à un carrefour. D’un côté, la pression diplomatique et les sirènes d’un multilatéralisme facile proposant le retour d’une force dont les résultats sont plus que contestables.
De l’autre, la responsabilité historique de protéger l’intégrité territoriale en s’appuyant sur ses propres forces, comme les “Hiboux” à Uvira, qui démontrent une efficacité réelle. Autoriser le retour de la MONUSCO à Uvira et dans les Hauts Plateaux, c’est sciemment réintroduire le virus de l’instabilité dans un corps en voie de guérison. C’est risquer de sacrifier la sécurité durement acquise du Sud-Kivu et d’ouvrir la porte au plus grand risque : l’embrasement du Grand Katanga. La vraie souveraineté se gagne parfois en disant “non” à ceux qui prétendent vous aider.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR












