Chaque mercredi et vendredi, avant le lever du jour, le port Appolo, niché entre Barumbu et Limete sur les rives du fleuve Congo, sort de sa torpeur. Des dizaines de baleinières en provenance de l’Équateur et de la Tshopo y déchargent des tonnes de maïs, d’huile de palme et de poisson fumé. Reportage au cœur de ce poumon logistique méconnu de la capitale congolaise, où chaque transaction est une victoire sur l’éloignement et la précarité des infrastructures.
L’odeur saisit à la gorge avant même d’apercevoir le fleuve. Un mélange puissant de poisson séché, de fumée de bois et de sueur. Sur l’avenue Poids Lourds, alors que Kinshasa s’éveille à peine, le port Appolo vibre déjà au rythme des corps qui s’activent. Une baleinière en bois vient d’accoster. Aussitôt, une chaîne humaine se forme pour décharger sa cargaison : sacs de makayabu (poisson salé), régimes de bananes plantain, bidons d’huile de palme rougeoyante et, surtout, ces fameuses « valises » – d’énormes ballots de poisson fumé (mbisi ya kokawuka) soigneusement empaquetés dans des feuilles de bananier.
“Le voyage, c’est deux semaines si tout va bien”, souffle Fiston L., un commerçant originaire d’Isangi (province de la Tshopo), en surveillant le déchargement de ses précieuses “valises”. Il vient de passer quatorze jours sur une baleinière en bois, un mode de transport rustique mais économique : 25 dollars américains par passager, auxquels s’ajoute le fret de la marchandise.
“Ceux qui prennent les baleinières en métal paient 50 dollars, c’est plus rapide et moins risqué, mais ça fait monter les coûts”, explique-t-il en lingala, sa langue natale, teintée de l’accent chantant de Mbandaka. Une fois à quai, le marchandage commence. Une “valise” de poisson fumé de bonne qualité se négocie autour de 70 000 francs congolais (environ 25 dollars), mais le prix varie au gré de la taille des pièces et de l’état de la marchandise.
“Ça dépend de ce que le fleuve a donné et de l’état de la piste pour acheminer le poisson jusqu’au bateau”, nuance un acheteur venu de Matete. Ici, les prix se font à la voix, dans un mélange de lingala, de swahili et de français des affaires. Les billets froissés changent de mains sous l’œil attentif des bana kwata – ces jeunes rabatteurs qui, pour une petite commission, guident les nouveaux venus dans le dédale du port.
Mais l’ambiance chaleureuse des salutations – “Losako ! Boyeyi malamu !” (“Bienvenue !”) – ne doit pas masquer une réalité plus âpre. Plusieurs commerçants interrogés évoquent, sous couvert d’anonymat, la présence de pickpockets et la réputation sulfureuse de certains rabatteurs. “Il faut toujours avoir un œil sur sa marchandise et l’autre sur sa poche”, glisse une vendeuse de makayabu.
Sans compter les aléas du fleuve : échouages, pannes de moteur, contrôles intempestifs… Chaque traversée est un pari. Un détail intrigue : malgré l’effervescence, aucun appareil photo n’est toléré. “Photographies interdites”, prévient un écriteau artisanal à l’entrée du site, et la consigne est strictement appliquée par des agents de sécurité privés. Motif officiel invoqué ? La “protection de la vie privée des commerçants”.
Mais certains habitués y voient plutôt une volonté de contrôler l’image d’un lieu où se croisent, loin des regards officiels, des marchandises venues de tout le bassin du Congo. Contactées, les autorités portuaires n’ont pas donné suite à nos questions. La matinée s’achève. Les baleinières repartiront vides ou chargées de produits manufacturés de Kinshasa vers l’amont du fleuve.
Dans trois jours, vendredi, le même ballet recommencera. D’ici là, les “valises” de poisson fumé du port Appolo auront rejoint les étals des marchés de la capitale, rappelant à chaque ménagère que derrière le modeste mbisi qui mijote dans la casserole, il y a deux semaines de fleuve, des nuits sans sommeil et la ténacité silencieuse des gens du fleuve.
Kumbu Mbangi Elvit / Stagiaire UCC













