L’arrivée massive de camions chargés de “caillasses” en provenance de Durba pour l’asphaltage des routes d’Isiro suscite un mélange de surprise, d’indignation et d’incompréhension dans l’opinion publique locale. Cette opération logistique, présentée par les autorités comme un “investissement dans le développement urbain”, soulève en réalité de sérieuses questions économiques, écologiques et sociales.
Un transport absurde au regard de la distance et du coût
Durba et Isiro sont séparées par plus de 400 kilomètres de routes parfois à peine praticables. Transporter des tonnes de pierres sur une telle distance paraît à première vue contre-intuitif. À l’heure où l’économie congolaise est mise à rude épreuve, pourquoi ne pas exploiter des carrières locales, ou à tout le moins plus proches ? Ce choix logistique représente un gaspillage évident de carburant, de ressources humaines, et de fonds publics.
Selon plusieurs experts en génie civil, la région d’Isiro regorge de formations rocheuses exploitables qui pourraient répondre à la demande. Leur non-utilisation pose alors une question cruciale : à qui profite ce marché ?
Une opacité inquiétante dans les contrats publics
Peu d’informations filtrent sur les entreprises chargées de l’extraction et du transport de ces pierres depuis Durba. Des rumeurs persistantes évoquent des sociétés sous-traitantes liées à des acteurs politiques influents dans la province du Haut-Uélé. L’absence de transparence dans l’attribution des contrats ne fait qu’alimenter les soupçons de détournement de fonds et de favoritisme.
« On ne comprend pas pourquoi on va chercher si loin ce qu’on a ici. Ce n’est pas logique, sauf si l’intérêt n’est pas celui de la population », déplore un ingénieur local ayant requis l’anonymat.
Un coût environnemental ignoré
Au-delà du coût financier, l’opération comporte un impact écologique majeur. L’exploitation minière à Durba, déjà sous pression à cause des activités aurifères, voit désormais ses paysages davantage grignotés par l’extraction des granulats. Le ballet incessant des camions sur les routes forestières contribue à la dégradation accélérée de l’environnement.
Dans un pays où la question climatique est souvent reléguée au second plan, ce projet vient rappeler l’absence de stratégie durable dans les politiques d’infrastructures.
Les citoyens d’Isiro entre espoir et amertume
Si certains habitants se réjouissent de voir enfin les routes d’Isiro recevoir une couche d’asphalte tant attendue, beaucoup dénoncent un chantier mené sans concertation, sans étude d’impact publique, et sans bénéfice local en termes d’emploi ou de développement économique.
« Ce n’est pas un projet pour nous. C’est juste une vitrine pour la campagne électorale », estime une résidente d’Isiro. À moins d’un an des élections provinciales, la récupération politique d’un chantier controversé semble déjà en marche.
Des accusations sans fondement et politiquement orientées
Plusieurs camions transportant des matériaux de construction — les fameuses “caillasses” destinées à l’asphaltage d’Isiro — ont été accidentés, voire brûlés, ces dernières semaines sur l’axe routier Durba-Isiro. Alors que l’opinion attendait une enquête sérieuse sur ces incidents, une partie des communicateurs proches du gouverneur de la province Jean Bakomito, a préféré orienter les projecteurs ailleurs : en accusant, sans preuves tangibles, le mouvement citoyen “Haut-Uélé Ma Province” d’en être responsable
Ces communicateurs affirment, dans plusieurs interventions médiatiques et publications en ligne, que des membres de “Haut-Uélé Ma Province” auraient orchestré ces actes pour saboter “les avancées du développement dans la province”. Une affirmation à la fois grave et infondée, qui révèle surtout une volonté de diaboliser un mouvement citoyen critique du pouvoir local.
En l’absence de toute preuve, ces accusations apparaissent comme une diversion, voire une tentative de museler une voix discordante qui ne fait que poser les bonnes questions suivantes :
- Pourquoi importer des pierres de Durba alors que la région d’Isiro en regorge ?
- Qui sont les bénéficiaires réels de ces marchés de transport et d’approvisionnement ?
- Pourquoi l’État reste-t-il silencieux face aux conditions précaires de ces chantiers et à la sécurité inexistante sur les routes ?
Un climat d’intimidation contre les voix citoyennes
Depuis sa création, “Haut-Uélé Ma Province” s’est illustré par des actions pacifiques : conférences publiques, campagnes d’éducation civique, dénonciation des projets opaques. Les taxer aujourd’hui de vandalisme relève moins de l’analyse sécuritaire que de la tactique politique.
« C’est une manœuvre pour salir notre image. On veut créer un ennemi intérieur là où il y a surtout des questions légitimes à poser sur la gestion des ressources publiques », affirme l’un des membres du mouvement, contacté par nos soins.
Des camions accidentés dans l’opacité
Quant aux incidents eux-mêmes, les témoignages divergent. Certaines sources évoquent des défaillances mécaniques sur des camions vétustes, surchargés, roulant de nuit sur une route en piteux état. D’autres parlent d’incendies mystérieux dont les causes restent inconnues — mais rien ne permet à ce jour d’impliquer un quelconque groupe.
Le silence des autorités locales sur l’ouverture d’une enquête indépendante ne fait qu’aggraver le flou. Au lieu d’analyser les conditions de transport, la sécurité des chauffeurs ou la qualité de l’infrastructure routière, on préfère se réfugier derrière des boucs émissaires commodes.
Vers une criminalisation du débat citoyen ?
Cette affaire illustre un phénomène de plus en plus courant en RDC : la criminalisation du débat public. Toute voix critique est perçue comme une menace. Et dès qu’un projet d’infrastructure rencontre des résistances ou des critiques, les activistes deviennent des “saboteurs”, des “ennemis du progrès” — quand bien même leurs revendications s’appuient sur des faits.
En somme, l’asphaltage d’Isiro à partir des pierres de Durba ressemble à un exemple frappant de planification déconnectée des réalités locales. Dans un pays riche en ressources mais pauvre en gouvernance, cette situation illustre une fois encore les dérives d’un développement qui oublie les principes de proximité, de durabilité et de justice sociale.
Plutôt que d’accuser à tort, les autorités et les leaders d’opinion du Haut-Uélé devraient encourager un climat de dialogue et de responsabilité. Les citoyens ont le droit de demander des comptes. Les mouvements comme “Haut-Uélé Ma Province” ne sont pas un frein au développement : ils en sont le garde-fou.
François Anga Kupa / Lobjectif.net












