Le Rwanda franchit le Rubicon. Cette sortie, aussi cinglante que calculée, marque une rupture verbale sans précédent. Elle sonne comme un désaveu total de l’unité nationale congolaise et un signal d’alerte diplomatique, militaire et institutionnel.La déclaration de Bertrand Bisimwa, chef politique du RDF/M23, ce dimanche 25 mai 2025 à Goma, ne laisse plus place à l’ambiguïté :
« Nous ne revendiquons pas des solutions au gouvernement de Kinshasa. Nous avons quitté l’étape de la revendication, nous sommes actuellement un mouvement de libération. Ça signifie que nous n’avons pas un cahier de revendications à présenter à Kinshasa, mais nous avons des problèmes qui sont là et que nous devons résoudre avec Kinshasa ou sans Kinshasa. »
Le RDF/M23 ne se présente plus comme une rébellion en quête de négociations, mais comme une entité politique armée, prête à s’imposer comme une alternative à Kinshasa – par la force si nécessaire. Le Rwanda pousse ses supplétifs à un rejet explicite de l’autorité de Kinshasa. Nous assistons donc à la fin du masque revendicatif pour ceux qui avaient encore de doute sur les intentions réelles de cette milice terroriste.
Depuis sa réémergence en 2022, le RDF/M23 a oscillé entre rhétorique politique et actions militaires, se présentant tantôt comme un mouvement “défenseur des Tutsi congolais”, tantôt comme une force cherchant à “corriger les défaillances de l’État”. Aujourd’hui, le discours a radicalement changé. S’agit-il d’une fin des négociations ? Le Rwanda adopte via ses pantins un langage d’État parallèle.
Les pourparlers de Luanda (avortés en mars 2025 après des sanctions européennes contre le RDF/M23 ) et les médiations qataries (où Bisimwa s’est rendu fin mars ) n’étaient qu’une façade. La déclaration actuelle enterre toute illusion de dialogue. En se proclamant “mouvement de libération”, le RDF/M23 adopte une sémantique propre aux mouvements sécessionnistes ou révolutionnaires, comme le RPF rwandais des années 1990.
Le RDF/M23 n’est plus une simple milice : c’est une administration de facto portant un projet politique armé sous parrainage rwandais. Paul Kagame a réussi à imposer un contrôle territorial en RDC. Le groupe terroriste qu’il dirige via le RDF/M23 occupe Goma, Rutshuru, Bunagana, et étend son emprise vers le Sud-Kivu. Il y installe des structures parallèles, comme à Walikale, où il a mis en place une administration civile.
Paul Kagame met en place des expulsions ethniques et purges. Le RDF/M23 a systématiquement expulsé des civils accusés d’être “Rwandais illégaux essentiellement des populations Hutues” vers le Rwanda, brûlant leurs papiers d’identité congolais. Une stratégie de purification démographique rappelant les pires heures des conflits régionaux. Le soutien rwandais est incontestable dans ces opérations.
Les rapports de l’ONU confirment la présence de 3 000 à 4 000 soldats rwandais aux côtés du RDF/M23. Kigali, tout en niant, justifie son implication par la lutte contre les FDLR – un prétexte usé jusqu’à la corde. Face à cette escalade, en janvier 2025, le président avait appelé à une “riposte vigoureuse” et à l’enrôlement massif des jeunes . Résultat ? Le RDF/M23 contrôle toujours Goma et avance.
La SADC a annoncé le retrait de ses troupes , tandis que les FARDC, minées par la corruption, peinent à contenir l’offensive. L’ancien président Joseph Kabila, dans sa rare intervention du 23 mai, a proposé un “programme de redressement national” incluant le retrait des troupes étrangères. Une critique voilée de l’incapacité de Tshisekedi à protéger le territoire. La déclaration de Bisimwa n’est pas un coup de gueule.
C’est un manifeste. Le RDF/M23 avec l’appui public et maintenant assumé de Joseph Kabila ne veut plus négocier ; il entend gouverner. Si Kinshasa ne reprend pas l’initiative militaire (avec ou sans alliés), le RDF/M23 consolidera son emprise, créant un État dans l’État. Certains acteurs (comme le Qatar ou l’Ouganda) pourraient pousser à une reconnaissance partielle du RDF/M23 comme interlocuteur “inévitable”.
Le Rwanda, de plus en plus isolé (rupture avec la Belgique , sanctions européennes), pourrait durcir son soutien, risquant un embrasement généralisé. Une chose est sûre : le Congo est à un tournant. Le RDF/M23 ne veut plus discuter. Il veut vaincre. Et Kinshasa, à moins d’un sursaut, semble prêt à en découdre pendant que certains politiques, traîtres à la nation, poussent pour lui en laisser le champ libre.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













