Le Ministère de l’Intérieur de la RD Congo a officiellement reconnu l’autorité des chefs coutumiers du Haut-Uélé, suite à une plaidoirie remarquée de Sa Majesté Constant Lungagbe Mbatanadu. Si cette décision est présentée comme une victoire pour la préservation culturelle et la décentralisation, elle soulève des questions brûlantes sur la cohabitation entre pouvoir traditionnel et État moderne.
Le Haut-Uélé voit ses chefs coutumiers incarner depuis des siècles l’ordre social, spirituel et foncier. Cependant, leur légitimité, bien que populaire, a souvent été ignorée par Kinshasa. La reconnaissance étatique intervient dans un contexte de crise et de défiance. Le Grand Chef Constant Lungagbe Mbatanadu, figure charismatique, a martelé lors de son discours à l’Assemblée provinciale :
« Sans les gardiens des traditions, l’État congolais n’est qu’un corps sans âme ». Son argumentaire, mêlant rhétorique patrimoniale et références à la Constitution de 2006 (qui théorise la décentralisation), a convaincu le Ministère. Pour les observateurs, cette mesure renforce la justice locale, régule les conflits fonciers, et intègre des acteurs clés dans la lutte contre l’insécurité.
Elle serait un rempart contre l’accaparement des terres par des intérêts étrangers. Pour ses détracteurs, elle institutionnalise et risque d’entériner des inégalités (comme l’exclusion des femmes de certaines chefferies). Pire, elle pourrait fragmenter davantage un État déjà fragile, en créant des fiefs locaux concurrents du pouvoir central. Aujourd’hui, leur reconnaissance officielle rappelle cette logique.
Des ONG locales saluent une « réappropriation africaine de la gouvernance ». Kinshasa chercherait à s’attirer le soutien des chefs, influents sur les populations rurales pour stopper l’agression. Parallèlement, des voix s’élèvent pour exiger des contreparties : transparence dans la gestion des terres, mécanismes de redevabilité, et inclusion des jeunes et des femmes dans les conseils coutumiers.
La reconnaissance des chefs du Haut-Uélé n’est ni une panacée ni une menace. Elle reflète la capacité de l’État congolais à unifier son territoire sous une loi commune, mais aussi la résilience de modes de gouvernance. Cette alliance doit être encadrée : conditionner leur pouvoir au respect des droits humains et clarifier leurs compétences face aux institutions étatiques.
Et si, plutôt qu’un retour aux sources, cette décision marquait l’avènement d’une rupture entre des élites urbaines coupées des réalités locales et des chefs traditionnels aimés par la population et reconnus pour leur compétence ? Le vrai défi reste inchangé : bâtir une nation où la modernité et la tradition ne s’affrontent pas, mais se répondent.
Héritier Singba / Lobjectif.net













