Dans un retournement aussi pathétique que prévisible, Roger Lumbala, l’ex-chef rebelle congolais recyclé en pantin politique, mijote dans sa cellule parisienne une stratégie de défense digne d’un scénario de soap-opera. L’homme, qui a survécu aux maquis, aux retournements d’alliance et aux arcanes de Kinshasa, se découvre aujourd’hui une passion soudaine pour la procédure judiciaire.
Son idée de génie ? Réclamer, avec la fougue d’un écolier qui dénonce un camarade, la comparution de deux poids lourds : Jean-Pierre Bemba et Constant Ndima. On croirait voir un poisson rouge, surpris d’être pêché, exiger que l’on convoque la baleine et le requin-marteau pour expliquer pourquoi lui aussi se trouvait dans l’océan. La cour d’assises de Paris, qui l’attend pour des faits de crimes contre l’humanité.
Mais aussi de cruauté autrefois considérés comme une “tactique de libération”, doit être pliée de rire. Roger Lumbala, ce Napoléon de bazar dont la milice, le RCD-N, a terrorisé l’Ituri et la Province Orientale, semble s’être soudainement souvenu qu’il n’était qu’un figurant dans le grand film de la guerre congolaise. Son raisonnement est d’une simplicité biblique :
“Si Jean-Pierre Bemba, l’ancien seigneur de guerre devenu vice-président, a été blanchi à La Haye, alors pourquoi pas moi ? Et si Constant Ndima, l’ancien chef militaire, peut témoigner, alors mon rôle n’était que secondaire, accessoire, presque anecdotique.” C’est touchant, cette quête soudaine de contextualisation. On imagine la scène :
“Messieurs les jurés, oui, il y a eu des exactions, mais vous comprenez, j’étais en réunion avec des sponsors bien plus importants que moi. Je n’étais qu’un chef de projet, un middle-management de la terreur. Pour juger mon modeste bilan, il faut entendre les CEO.” La vérité, que les murs de sa cellule doivent lui crier en écho, est bien plus crue. Roger Lumbala n’est pas un historien soucieux de la vérité.
C’est un naufragé qui agrippe désespérément les noms les plus en vue pour tenter de se hisser hors du bourbier. Il espère que l’ombre portée de Jean-Pierre Bemba, l’homme qui a eu les faveurs de Kinshasa et de la CPI, suffira à l’éclipser. Il rêve que le témoignage de Constant Ndima noiera le poisson dans un brouillard de “qui a donné quel ordre à qui et à quel moment”. C’est la danse macabre des opportunistes.
Le plus savoureux dans cette comédie judiciaire, c’est le cynisme absolu qui la sous-tend. Jean-Pierre Bemba, l’homme que Roger Lumbala a combattu, trahi, ou soutenu selon le sens du vent et le cours du dollar, le voilà promu au rang de témoin clé. Constant Ndima, autre figure du maquis complexe congolais, est soudain convoqué comme une pièce à conviction vivante.
On assiste à la valse des anciens frères d’armes qui, devant la justice, ne se reconnaissent plus que pour mieux s’accuser. Roger Lumbala, le pragmatique, l’opportuniste, celui qui a dansé entre Kampala, Kinshasa et les bailleurs de fonds les plus obscurs, découvre les affres de la solitude. Dans la jungle, il était un prédateur. Dans le prétoire, il n’est plus qu’une proie qui bêle.
Sa demande d’audition n’est pas un acte de courage, mais le râle d’un homme qui réalise que le jeu est fini et que les règles ont changé. Il a cru que la politique était un sanctuaire, que les immunités parlementaires et les retournements de veste le protégeraient à jamais. La justice française, avec une lenteur implacable, lui rappelle aujourd’hui une vérité qu’il avait oubliée : on peut échapper à ses ennemis, mais pas à ses actes.
Alors oui, que Jean-Pierre Bemba et Constant Ndima viennent. Qu’ils témoignent. Qu’ils racontent leurs guerres, leurs ambitions, leurs rivalités. Chaque mot, chaque détail, chaque souvenir évoqué ne fera que mieux dessiner, en creux, le portrait du petit homme dans le box. Celui qui n’était peut-être pas le plus puissant, mais qui fut sans doute l’un des plus zélés. Celui dont la soif de reconnaissance et de pouvoir a alimenté une machine à broyer les innocents.
La manœuvre de Lumbala est un coup de poker joué avec des jetons de monopoly. En réclamant les grands témoins, il ne cherche pas la lumière, mais l’obscurité. Il ne veut pas la vérité, mais le chaos. Espérons que la justice saura voir, sous le costume trois-pièces du politicien et les arguties de l’avocat, l’odeur tenace de la poudre et du sang séché. Roger Lumbala ne veut pas des témoins, il veut des boucliers. Et à Paris, on n’en distribue plus.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













