Ils arpentent les halls aseptisés de Roissy Charles-de-Gaulle avec l’autorité de ceux qui croient détenir un fragment de souveraineté. Uniformes bleu marine, badges étincelants et regards qui, sous couvert de contrôle, opèrent un tri sélectif aussi prévisible qu’ignoble. Leur terrain de chasse ? Les lignes d’arrivée des vols en provenance d’Afrique. Leur proie ? Le voyageur à la peau noire.
Leur méthode ? Un acharnement administratif teinté de ce racisme systémique que la France s’obstine à nier avec la force du déni. Bienvenue à la douane française, où le délit de sale gueule a été érigé en doctrine opérationnelle. Ici, on ne parle pas de “contrôles renforcés”, un euphémisme lâche. Non, il s’agit d’une chasse à l’homme, méthodique, grinçante, d’une brutalité paperassière conçue pour humilier, épuiser et, in fine, faire plier.
L’objectif n’est pas de saisir de la contrebande, mais d’affirmer une domination, de rappeler à certains leur place supposée dans l’ordre racial des choses. Le scénario est un classique, répété avec une régularité de métronome. Un passager d’un vol Abidjan-Paris, Dakar-CDG ou Douala-Roissy est “invité” à se détourner de la file normale. Le prétexte ? Souvent dérisoire. Un tampon sur un passeport jugé “suspect”, une valise “trop lourde”.
Comprenez : une valise appartenant à quelqu’un dont ils estiment qu’il n’a pas les moyens de la remplir –, ou simplement ce “feeling” de l’agent, ce flair raciste qui tient lieu de loi. Commence alors le cauchemar kafkaïen. L’art de “trouver la petite bête”. Dans la salle de contrôle, le théâtre de l’absurde se déploie. On vide méticuleusement chaque sac. On palpe chaque paire de chaussettes, on secoue chaque flacon de crème.
L’agent, jouant l’inspecteur zélé, “trouve la petite bête”. Une facture manquante pour un téléphone ? Preuve potentielle de trafic. Un bijou offert par un proche ? Il faut en prouver l’origine, produire un acte de propriété, peut-être même un certificat de moralité. On invente des lois sur place, on réécrit le code des douanes en direct pour l’adapter à la culpabilité présumée du contrôlé.
“Monsieur, la réglementation européenne exige que la valeur de ce vêtement soit déclarée si elle dépasse 50 euros. Pouvez-vous me prouver le prix d’achat de ce jean ?” demande un agent, le visage de marbre, face à un homme visiblement épuisé par un vol de nuit. Le voyageur, pris au piège d’un règlement obscur et flexible à souhait, se débat dans des filets conçus pour l’enserrer.
Le changement de version, une arme d’intimidation
La stratégie est rodée : l’isolement, la pression psychologique, la fatigue. Et surtout, le “changement de version”. Un premier agent vous assure que tout est en règle après une heure de fouille. Un second, plus gradé, arrive et contredit son collègue : “Non, là, ce n’est pas correct. Il manque un document”. Le but ? Vous déstabiliser, vous pousser à la faute, vous faire avouer un délit que vous n’avez pas commis, juste pour mettre fin à l’épreuve.
C’est une négociation où vous n’avez aucun pouvoir, si ce n’est celui de subir. Ces pratiques ne sont pas des “bavures ou des dérives individuelles”. C’est un système. Une culture du mépris institutionnalisée qui, sous le prétexte fallacieux de la lutte contre l’immigration clandestine et le trafic, cible délibérément une population sur la base de sa couleur de peau. C’est du profilage racial, pur et simple, le racisme le plus abject.
Celui qui se cache derrière l’impartialité supposée de la loi. La douane française de Roissy se drape dans la légalité, mais son action sent le soufre du colonialisme qui ne veut pas mourir. Elle est le garde-frontière d’une forteresse Europe qui, tout en profitant des richesses du continent africain, en rejette les enfants avec une suspicion et une hostilité systémiques. Ces contrôles au faciès ne sont pas une anomalie ; ils sont la norme.
Ils ne protègent pas la France ; ils la déshonorent. Chaque valise vidée sans raison, chaque voyageur humilié, chaque règle inventée pour l’occasion, est une tache sur le drapeau qu’ils prétendent défendre. C’est l’aveu cinglant d’une République qui, à ses portes, trahit ses principes d’égalité et de fraternité pour céder à la basse pulsion du racisme. La douane de Roissy-CDG n’est pas un rempart. C’est un miroir, et l’image qu’elle renvoie de la France est celle d’un pays encore en lutte avec ses démons.
TEDDY MFITU
Polymathe, chercheur et écrivain / Consultant senior cabinet CICPAR













